Qu’est-ce qui vous a amené à l’agriculture ?

Avant d’entrer dans la politique, j’ai exercé le métier de journaliste économique au sein de rédactions nationales comme Les Échos, TF1 ou encore Le Figaro. J’ai d’abord développé une connaissance théorique et macroéconomique de l’agriculture. Puis en 1986, je me suis présenté aux élections législatives de mon département. L’agriculture tient une place importante dans le Pas-de-Calais. En tant qu’élu, je m’y suis donc naturellement plongé. Ma famille politique (L’UDF — l’Union pour la démocratie française) m’a ensuite rapidement confié les dossiers de l’agriculture, comme celui la mutualisation de la caisse nationale du Crédit Agricole. Cela m’a valu de rencontrer un certain maire de Paris. Des années plus tard, Jacques Chirac est devenu président de la République et moi, son ministre de l’Agriculture.

Comment décrochez-vous le ministère de l’Agriculture en 1995 ?

Je faisais campagne avec Jacques Chirac. En février 1995, alors qu’il était candidat, il m’a demandé de l’accompagner au Salon de l’agriculture. Ma présence à ses côtés a fait beaucoup jaser. En sortant, je lui ai fait remarquer qu’il avait une sacrée cote auprès du monde agricole. Il m’a répondu en rigolant : « Tu es en train de me remplacer ». Quand il est devenu chef de l’État, et alors que certains me prédestinaient au ministère de l’Industrie, Jacques Chirac a dit : « Non ! Vasseur, c’est l’agriculture ! ». C’était le ministère que je voulais. Nous nous faisions une confiance totale. Il m’appelait en direct, y compris pour des évènements agricoles qui se déroulaient en Corrèze.

Sur quel principe avez-vous bâti votre loi de modernisation agricole de 1997 ?

Cette loi de modernisation est le grand regret de ma vie professionnelle. Il est dommage que nous n’ayons pu l’amener jusqu’au bout [N.D.L.R., Jacques Chirac dissout l’assemblée nationale en 1997. Son groupe perd la majorité]. Ce n’était pas une loi faite pour ou par les agriculteurs. Avec les lois d’orientation de Pisani, de 1960 et 1962, il s’agissait de produire. Trente-cinq ans plus tard, la société avait évolué : le monde agricole conservait une belle image dans les sondages, mais suscitait de plus en plus de tensions sur le terrain. Il nous fallait une loi qui parte du consommateur. J’étais ministre de l’Agriculture, de la pêche et… de l’Alimentation. J’ai défendu une loi globale, remettant l’agriculteur au centre, mais sans l’isoler des défis environnementaux, de territoire, de santé, etc.

« C’est parfois ce qui manque au sein de la profession, une unité. »

Quand la crise de la vache folle survient, vous êtes ministre de l’Agriculture. Comment l’avez-vous vécue ?

Avec le monde agricole, j’ai vécu de belles années, et pourtant, nous avons vécu la crise de la vache folle ! Une période terrible ! J’étais sur le pont 15 ou 16 heures par jour. Il m’est arrivé de manger cinq entrecôtes dans la journée, parce que les télévisions répétaient sans cesse au combien il était dangereux de manger de la viande. Ça a été très dur. À ce moment-là, j’ai pu heureusement compter sur le soutien du monde agricole, notamment de Joseph Daul qui était à l’époque le président de la Fédération nationale bovine. Nous avons travaillé ensemble, en confiance. C’est là que doit puiser l’agriculture. Tous les agriculteurs doivent avancer main dans la main. C’est parfois d’ailleurs ce qui manque au sein de la profession, une unité.

© AFP/J. Demarthon - "Faire le Salon de l'agriculture avec Jacques Chirac, c'était du costaud!", se souvient Philippe Vasseur, qui a parcouru les allées du Parc des expositions en 1995, 1996 et 1997 du candidat puis du chef de l'Etat.

Quelles étaient les préoccupations environnementales de l’époque ?

Je me souviens de différents incidents, notamment avec Jean Salmon, président de la chambre d’agriculture de Bretagne. Nous avions ensemble organisé un colloque sur les questions environnementales : il s’est fait siffler par une partie de l’assistance. Une éducation restait à faire. Elle est faite aujourd’hui chez les agriculteurs. Ce qui leur est demandé par l’Europe est dur, surtout quand la France ajoute aux exigences. Mais on a aussi un problème en effet avec le climat, la ressource en eau, des questions se posent en termes d’intrants… Ce qui me gêne, c’est la façon dont certains citoyens réagissent : ils voudraient revenir à la façon de produire d’avant. Certains consommateurs, urbains, qui n’ont jamais vu le cul d’une vache en dehors du Salon de l’agriculture, estiment que la modernité est à proscrire. Ils plaident pour un retour en arrière. Mais si on faisait le camembert comme on le faisait autrefois, on n’aurait plus le droit de le vendre.

« Il ne faut pas rater ce rendez-vous avec les consommateurs. »

Quel type d’innovations défendez-vous en agriculture ?

Le sujet est très complexe, je précise que le gouvernement auquel j’ai appartenu n’a pas autorisé la commercialisation du « maïs BT », le fameux premier maïs transgénique. Je conçois et je partage les réticences que l’on peut avoir sur la façon dont on a conçu les OGM. Mais, dans le même temps, la France a un prix Nobel de chimie avec Emmanuelle Charpentier. Et l’on s’interdit de pouvoir utiliser sa solution dans le domaine agricole. Ce qu’on appelle les NBT, les nouvelles technologies d’édition génomique, ont été assimilés aux OGM. Mais de mon point de vue, on n’y est pas. On se prive de notre capacité à mettre en place des variétés moins consommatrices en eau et en produits phytosanitaires. On a aussi commis l’erreur de ne jamais expliquer aux consommateurs et aux citoyens les bénéfices qu’ils pouvaient eux-mêmes tirer de ces avancées. La relation de ce pays avec la science est devenue compliquée. Autrefois, on considérait qu’elle était un facteur de progrès, aujourd’hui on la freine. Des fantasmes se créent, certaines craintes sont réelles. Mais ce blocage en l’occurrence, est dommage.

Le gouvernement devrait présenter avant l’été sa loi d’orientation agricole. Quelle mesure vous paraît essentielle ?

Le pacte que je proposais entre la nation et les paysans en 1997 est plus que jamais d’actualité. Aujourd’hui, ce dont on a besoin — et c’est le chemin que l’on est en train de prendre -, ça n’est pas d’une loi de plus sur la modernisation agricole mais de faire une loi pour un véritable pacte des agriculteurs avec la Nation. Avec en premier lieu, la nécessité de mieux les rémunérer. On doit commencer par la question du revenu pour les agriculteurs, en dépend la souveraineté alimentaire du pays. La question de l’environnement doit être considérée, les équilibres territoriaux entre le monde rural et le monde urbain, aussi. C’est une loi qui doit dépasser le cadre strict de l’agriculture. Il ne faut pas rater ce rendez-vous avec les consommateurs et les citoyens.