Éleveurs : s’adapter aux nouveaux repreneurs
De plus en plus spécialisé, l’élevage peine à séduire les candidats à l’installation. Certains freins nécessitent d’être levés par les cédants pour relever le défi du choc démographique et intéresser des repreneurs non issus du milieu agricole. Ceux-ci représentent plus de la moitié des candidats à l’installation.
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Les chiffres du dernier recensement agricole parlent d’eux-mêmes. En 2020, près d’un quart des chefs d’exploitation a plus de 60 ans. Ils sont un tiers à ne pas savoir ce que deviendra leur exploitation d’ici trois ans. Seul un quart des plus de 60 ans envisage une reprise, majoritairement dans le cercle familial, tandis que les autres ne songent pas à transmettre dans les trois années à venir.
En parallèle, près de 30 % des élevages ont disparu ces dix dernières années. « L’élevage de ruminants, qui repose principalement sur la main-d’œuvre familiale, est en première ligne pour affronter le choc démographique d’une génération sur le départ », analyse Christophe Perrot, chargé de mission à l’Institut de l’élevage.
En dix ans, l’élevage bovin a perdu 33 000 exploitations. Dans le même pas de temps, la surface moyenne des exploitations en bovin lait est passée de 78 à 105 ha, et de 65 à 85 ha en bovin allaitant. Alors que l’origine des candidats à l’installation change, les élevages devenus trop grands, trop capitalisés (cheptel, bâtiments, matériel) et donc trop chers peinent à trouver des repreneurs.
Dépasser les clichés
En 2018 déjà, le Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam) d’Ille-et-Vilaine tirait la sonnette d’alarme sur le décalage entre les fermes à reprendre et les envies des nouveaux porteurs de projet, souvent non issus du monde agricole. On les appelle les Nima, ils sont aujourd’hui majoritaires parmi les candidats à l’installation.
« Ce sont des jeunes qui aspirent à des structures plus petites, plus diversifiées, selon Jean-Baptiste Millard, délégué général du groupe de réflexion Agridées. C’est une des causes du grippage de la transmission. » Paradoxalement, le Conseil économique, social et environnemental (Cese) a mis en avant dans un rapport (1) que certains imaginent à tort que leurs petites structures ne seront pas transmissibles. Or, le fort besoin en capitaux est le premier frein à la transmission identifié par le sociologue Dominique Lataste. En Isère, les successeurs d’Henri Chabert ont su tirer profit du faible apport en capitaux exigé pour reprendre la ferme laitière.
Trop petite, trop grande, pas la bonne production, certains futurs cédants restent convaincus que leur ferme ne trouvera pas de repreneur. Dans un rapport (2), le réseau InPact prouve qu’il est nécessaire de ne pas s’enfermer dans des représentations. La rencontre avec des candidats à l’installation doit permettre de déconstruire ces idées reçues.
Toutefois, il note que la plupart des outils de mise en relation entre cédants et repreneurs, comme le répertoire départ- installation (RDI) ou la plateforme Terre de liens, se focalisent sur les productions et limitent ainsi les reprises à l’identique. Dans l’Orne, cédants et repreneurs travaillent à leurs projets respectifs de reprise et de transmission avec l’association Alterfixe. Une solution pour évoquer l’éventualité de voir sa ferme se restructurer.
Réimaginer sa ferme
Dans les faits, près de la moitié des fermes se restructurent lors de leur transmission, rapporte le réseau InPact. Il peut s’agir de la création d’un nouvel atelier, de l’arrêt d’une production ou de la diversification. Cela concerne généralement des fermes spécialisées en circuit long. C’est cette solution qu’a choisie Philippe Colleu, dont l’exploitation porcine d’Ille-et-Vilaine accueille désormais du maraîchage, de l’élevage laitier et un bistrot.
Une expérimentation portée par neuf organismes nationaux à vocation agricole et rurale (Onvar) montre que la restructuration « de fermes difficilement transmissibles à l’identique » est une opportunité pour les personnes non issues du monde agricole. Elle répond à leurs difficultés d’accès au foncier et aux outils de production. Cette solution fait aussi la part belle à l’installation de collectifs (de 1,27 ETP moyen à 4 ETP après restructuration), ce qui redéfinit le temps de travail (moins d’astreinte, plus de congés) des nouveaux installés.
Mais la restructuration-diversification a aussi ses limites, notamment liées aux coûts de l’adaptation de l’outil de production : la modification ou la destruction des bâtiments, le devenir du matériel…, et qui les supportera. « La transmissibilité a un coût, souligne Fabrice Ruffier, chargé de mission installation- transmission pour Terre de liens. Soit tout est repris et il y a compromis sur les coûts supportés par les cédants et les repreneurs, soit le bâtiment reste utilisé par le cédant ou alors la ferme part à l’agrandissement. »
Pour le cédant, c’est le deuil d’une transmission à l’identique. Selon le sociologue Dominique Lataste, la transmission peut être fortement perturbée si le cédant ne se reconnaît pas dans le projet du repreneur. « Le fait que l’élevage disparaisse peut être considéré comme un échec vis-à-vis des voisins, pointe Fabrice Ruffier. Et on se dit que, finalement, c’est plus simple que la ferme parte à l’agrandissement. » Pour éviter ce raccourci, Terre de liens propose un accompagnement humain mais aussi technique, avec des diagnostics qui prouvent agronomiquement et techniquement la faisabilité de la reprise.
« Des sujets qui fâchent »
Près de 22 % des exploitants considèrent que leur exploitation est en essor et 64 % pensent que leur système est à maturité. Par ailleurs, 87 % souhaitent que leur repreneur continue l’activité sur la ferme, dont 23 % sans aucun changement. Comment ces exploitants pourront-ils accepter de confier les rênes à un repreneur qui souhaite développer sa propre activité ?
« Un élevage qui accueille du maraîchage, un paysan boulanger et un autre élevage, cela nécessite une grande ouverture d’esprit », abonde Lison Demunck, conseillère installation-transmission au Civam Normandie. Outre les aspects économiques, la difficulté de se projeter dans une transmission en dehors du cadre familial constitue l’un des freins à l’installation. « La plupart des cédants devront se préparer psychologiquement pour franchir cette étape importante de la vie de leur entreprise », écrit Dominique Lataste.
Transmettre à un inconnu ne se limite pas qu’à céder son outil de travail, c’est aussi transmettre son histoire et son lieu de vie. Pour près de 70 % des agriculteurs, la maison d’habitation fait partie du corps de ferme, alors que l’accès au logement constitue là encore un frein à l’installation. « On a fait le sacrifice de quitter notre maison pour que la ferme ne parte pas à l’agrandissement », témoigne Sikko Cazemier, ancien éleveur laitier dans l’Eure. Une décision qui chamboule aussi la vie de famille. Selon les travaux de Dominique Lataste, 13 % des agriculteurs estiment que transmettre l’exploitation peut provoquer des tensions familiales.
« Quand on veut transmettre, il faut parler de sujets qui fâchent : fixer un prix, transmettre sa maison, faire le deuil de certaines choses, se projeter dans l’avenir, combler le temps disponible, poursuit Lison Demunck. Il y a un besoin de reconnaissance, de se sentir toujours utile. » « Ce serait bien d’avoir des groupes de parole entre cédants », prône Sikko Cazemier. Si des dispositifs existent pour suivre les jeunes après leur installation, force est de constater que le suivi des cédants après la transmission manque à l’appel.
(1) Entre transmettre et s’installer, l’avenir de l’agriculture !, Cese, 2020 (2) Des idées pour transmettre, InPact, 2019.
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