Les labels et certifications en grandes cultures valent-ils le coup ?
L’engagement dans une filière sous cahier des charges implique des coûts à évaluer au regard du bénéfice. Dans un contexte de marché des céréales déprimé, ces démarches sont-elles des opportunités ?
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Dans un rapport (1) publié le 31 juillet 2025, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) prévient : : « Dans un contexte d’ouverture internationale, de compétition sur les marchés, de tensions géopolitiques et de retour de l’inflation, […] la certification représente encore plus qu’hier une décision d’investissement, dont il convient de mesurer les bénéfices attendus et les charges immédiates et pérennes. » Il invite à raisonner le choix d’une certification « en fonction d’objectifs de marché bien définis, et après un examen des coûts inhérents, tant de construction du label ou d’entrée, que des coûts de fonctionnement ultérieurs ».
La France agricole s’est intéressée à cette notion de coût et bénéfice en grandes cultures en s’appuyant sur plusieurs filières sous cahier des charges de la troisième voie, entre conventionnel et bio : Culture raisonnée contrôlée (CRC), Zéro résidu de pesticides (ZRP), Label rouge, Haute valeur environnementale (HVE) et Agri-éthique.
Des coûts difficiles à évaluer
Le coût d’une certification comprend l’adaptation des pratiques, le coût lié au contrôle d’un organisme tiers ou encore le temps de travail. Dans la plupart des filières, les audits ou les analyses de résidus sont pris en charge par l’organisme stockeur (OS), puis répercutés sur le prix payé aux producteurs.
« Il faut du temps pour construire l’itinéraire technique », indique Julie Sabourin, coordinatrice du Collectif nouveaux champs, qui porte la certification ZRP. Dans les faits, « il est difficile d’évaluer ces coûts, admet-elle. Les producteurs conventionnels travaillent aussi à l’évolution de leurs pratiques : comment faire la part de ce qu’ils font pour le ZRP de ce qu’ils auraient fait dans tous les cas, par exemple face aux retraits d’homologations ? »
Le cahier des charges du blé Label rouge requiert notamment une traçabilité importante. La filière CRC, elle, « demande un peu plus de discipline, mais n’a pas d’incidence sur le coût des pratiques », considère Marc Bonnet, directeur général du groupement d’intérêt économique CRC.
La certification de commerce équitable Agri-éthique n’impose pas de contraintes de production, mais propose une méthodologie de construction de prix. « Il est défini par les collectifs de producteurs, sur la base de leurs charges. Quand le marché s’envole, on peut considérer qu’il y a un manque à gagner car l’agriculteur ne profite pas de la hausse. à l’inverse, quand le marché décroche, il bénéficie d’un prix rémunérateur », expose Ludovic Brindejonc, directeur général d’Agri-éthique.
Une prise de risque
Pour Xavier Popot, producteur de céréales et condiments (oignon, ail, échalote), la certification « c’est faire sans assurance ». Engagé en HVE, il reproche à la version 4 du référentiel de durcir les exigences, dont l’interdiction des produits CMR1. « Pour rentrer dans les clous sur la partie phytos, on change nos pratiques mais on prend aussi des risques : se passer d’un raccourcisseur ou d’un insecticide peut faire perdre une partie de la récolte. Ça n’aura pas de conséquences neuf fois sur dix. Mais quand la dixième ne passe pas, la perte n’est pas compensée par un prix de vente plus élevé. »
L’agriculteur était pourtant convaincu par la HVE à sa création. « Pour la première fois, c’était une certification globale de l’exploitation, toutes cultures confondues, et “avec”, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas d’interdits. Elle était basée sur des résultats et non des pratiques, explique-t-il. J’avais l’espoir que la HVE remplacerait les multiples cahiers des charges des clients et qu’elle permettrait de sortir des marchés mondiaux. »
De HVE vers bas carbone
La coopérative Axereal a porté plusieurs années une filière HVE, avant de la fermer. « Nous en avons vendu jusqu’à 30 000 tonnes de blé tendre et dur », retrace Pierre Toussaint, directeur agronomique, transition et innovation chez Axereal. La demande nécessaire pour passer à l’échelle est restée insuffisante. « On donne moins de temps aujourd’hui aux labels pour s’installer, reconnaît-il. Les débats entre agriculture biologique et HVE ont aussi causé du tort. »
Le manque de valorisation de la HVE « est un problème de fond qui n’est pas nouveau, concède Pierre de Prémare, président de l’Association nationale pour le développement de la certification HVE. Dans certains cas, elle ne permet pas de vendre plus cher mais seulement d’accéder aux marchés. » Une situation vécue par Xavier Popot. « Je ne bénéficie d’aucune valorisation HVE en grandes cultures, seulement d’un accès à des marchés en condiments : c’est un socle pour être référencé en grande distribution », témoigne-t-il.
Depuis trois ans, Axereal a mis en place une filière bas carbone, qui connaît une forte croissance. « Le bas carbone est une démarche à l’échelle de l’exploitation qui a, quelque part, pris le relais de la HVE », soutient Pierre Toussaint. Refroidis par l’expérience HVE, certains adhérents se sont d’abord montrés sceptiques. « Avoir investi dans cette certification pour qu’il n’y ait plus de filière après trois ou quatre ans, c’est déroutant et frustrant, confirme Pierre Toussaint. Au début, ils nous interrogeaient : on s’engage, et après ? On a expliqué que le bas carbone est plus structurel que conjoncturel. »
La transition vers le bas carbone nécessite « des investissements forts de la part des agriculteurs, donc les primes versées par les industriels sont importantes », ajoute-t-il. Néanmoins, pour lui, le modèle doit être équilibré pour toutes les parties prenantes. À plus long terme, les primes carbone pourraient être réduites, mais compensées par des volumes engagés plus importants sur une exploitation.
Des valorisations variables
La valorisation ZRP varie selon les filières. « On va jusqu’à + 10 % par rapport au conventionnel dans certains cas, mais dans d’autres, le contexte économique actuel ne permet pas d’atteindre cette valorisation-là », indique Julie Sabourin. Le Collectif nouveaux champs fait comprendre aux distributeurs que le ZRP n’est pas la norme. « Après huit ans de démarche ZRP, on est loin de maîtriser sereinement toutes les filières », explique-t-elle. Toutes filières confondues, elle estime le taux de déclassement des produits ZRP de l’ordre de 15 à 30 % par an.
Actuellement, « quand un meunier achète une tonne de blé CRC, il verse une prime de 30 € à l’OS, qui en reverse une partie au producteur, autour de 20 €/t, décrit Marc Bonnet. Cela ne révolutionne pas le modèle économique des exploitations, mais permet au producteur d’avoir un débouché garanti. »
La certification Agri-éthique a vocation à « coller à la réalité des évolutions des charges des producteurs », rapporte Ludovic Brindejonc. Le prix du blé repose sur l’indice des prix d’achat des moyens de production agricole (Ipampa), et est revu chaque année.
Des bénéfices annexes
L’Institut national de l’origine et de la qualité (Inao) est l’établissement public qui gère les signes officiels de qualité, dont le Label rouge. Il est celui le plus reconnu par les consommateurs, « ce qui en fait une force », estime Sylvain Reverchon, directeur adjoint de l’Inao. Il constate « une motivation agronomique à produire dans des cahiers des charges plus exigeants. Un certain nombre d’agriculteurs ont besoin de sens. Quand on ne veut pas être en bio, que reste-t-il en grandes cultures ? Le Label rouge donne du sens et de la fierté. » Pour Alice Decuyper, responsable des filières chez NatUp, le blé Label rouge apporte aussi « une forme de diversification des cultures, dans des zones où celles-ci sont restreintes ». « La raison d’être des agriculteurs est de nourrir la planète : ils aiment savoir ce que devient le produit final », complète Pierre Toussaint.
Un intérêt corrélé aux marchés
L’intérêt pour les filières certifiées peut varier selon le contexte des marchés. « Quand les cours sont hauts, les agriculteurs peuvent avoir tendance à moins chercher la diversification », rapporte Alice Decuyper. Ce fut le cas en 2022, après la forte hausse des cours des céréales. Les filières ZRP et CRC ont aussi constaté un ralentissement des engagements à cette période.
« Ce désintérêt est normal, estime Ludovic Brindejonc. Les agriculteurs sont dans des schémas de primes sur prix de marchés. Quand les cours sont très hauts, faire des efforts pour 10 €/t ne motive pas. Et quand le prix est trop bas, la prime n’est pas suffisante pour rémunérer correctement. » Pour lui, un « changement de modèle », comme celui proposé par Agri-éthique, est nécessaire. Sans quoi, « on entretient un système qui n’est piloté ni par les agriculteurs, ni pas les acteurs économiques du territoire », insiste-t-il.
« Quand les prix sont bas, il est plus simple de construire des filières, car la prime va capter l’intérêt des producteurs », avance Marc Bonnet. Dans un marché des céréales déprimé, et où les fondamentaux sont lourds, « une prime de 20 €/t n’est pas négligeable », affirme-t-il. Alice Decuyper observe aussi un regain d’intérêt pour la filière Label rouge : « Cela permet à certain de s’en approcher, de se questionner. »
Des amortisseurs de crise
Xavier Popot ne considère pas les certifications comme des opportunités : « On se rajoute des charges, mais gagne-t-on vraiment plus ? » Le céréalier Adrien Derycke s’y retrouve davantage. Selon Sylvain Reverchon, les signes de qualité de l’Inao « sont des amortisseurs de crise ». Depuis dix ans, la demande en blé Label rouge est croissante. Chez NatUp, elle est « solide » et « les volumes augmentent » chaque année, confirme Alice Decuyper. « Dans un marché compliqué, le Label rouge reste un gage de qualité, qui capte de la valeur ajoutée et dans lequel les consommateurs ont confiance », ajoute Sylvain Reverchon.
Pour Pierre Toussaint aussi les certifications sont des amortisseurs plutôt que des opportunités. « Si on raisonne par opportunisme, cela signifie que quand les marchés reprendront des couleurs, les filières certifiées auront moins d’intérêt. Pour une année comme celle que nous vivons, il est clair que c’est un outil de valorisation et de diversification du risque », conclut-il.
(1) Mission d’expertise et de conseil à l’optimisation des coûts de certification pour l’agriculture française
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