Voilà bien un sujet qui réunit les syndicats agricoles, parfois habitués à s’écharper en ligne sur leurs méthodes de mobilisation. La grande distribution et ses marges, régulièrement pointées comme responsable de l’inégale répartition des revenus sur les produits alimentaires, sont l’ennemi commun. Pour mieux comprendre l'enjeu, le Sénat y consacre une commission d’enquête en ce début d’année sur fond de tensions agricoles non résolus depuis deux ans. Sur le constat comme sur les solutions à apporter, les trois représentants agricoles de la FNSEA, de Jeunes Agriculteurs (46,70 % des scrutins via des listes communes aux élections professionnelles) et de la Coordination rurale (29,85 %) se sont accordés.
Signe que le monde agricole est uniforme ? Presque. La Confédération paysanne (20,49 % des résultats aux élections à la chambre d’agriculture) et le Modef (1,48 %), dont leurs positions divergent parfois avec les autres syndicats notamment sur la question des prix minimums et de l’encadrement des marges, partisans d’une ligne plus stricte, étaient absents de la réunion. La première, faute de représentants disponibles (lire l'encadré), tandis que le deuxième n’a même pas été invité.
Concernant les trois syndicats présents, ils ont porté plusieurs propositions durant deux heures d’entretien, parmi lesquels cinq qui ont retenu l’attention de La France Agricole.
1. Renforcer l’Observatoire de formation des prix et des marges
Yohann Barbe (FNSEA et président de la FNPL) veut « rendre obligatoire » le transfert d’informations à l’Observatoire de formation des prix et des marges (OFPM). « Il est primordial, si l’on veut que l’OFPM fonctionne que tout le monde donne les bonnes informations », réclame l’agriculteur prenant pour exemple la filière laitière qui « a refusé de répondre à l’OFPM. Rien que de ne pas répondre on pense qu’ils ont quelque chose à cacher ». Un avis repris par les représentants de JA et de la CR.
Car les informations fournies par l’OFPM, si elles sont complètes, permettent aussi de savoir « où sont les marges » et de mieux contrôler le respect des lois Egalim.
Prix alimentaires : industriels et distributeurs rattrapent progressivement leurs marges (10/07/2025)
2. Reproduire un Egalim à l’échelle européenne
Pour éviter le contournement d’Egalim des distributeurs qui mandatent les négociations avec les industriels aux centrales d’achat européennes, Jordy Bouancheau (Jeunes Agriculteurs) est « favorable à un Egalim européen ». D’autant que la publication de la sanctuarisation de la matière première agricole (MPA) « qu’elle soit française ou au sein même des autres pays de l’Union européenne permettrait enfin de pouvoir comparer nos coûts de production et de s’assurer de savoir d’où vient cette distorsion de concurrence », précise l’agriculteur. « Nous militons pour une uniformisation des règles [au niveau européen] pour éviter toute distorsion de concurrence », acquiesce François Walraet (Coordination rurale).
3. Renforcer les contrôles et faire respecter Egalim
Les lois Egalim déjà que partiellement appliquées — elles ne le sont que dans certaines filières — ne sont parfois pas respectées. « « Il est nécessaire d’en réexaminer l’utilité », demande François Walraet. « Il faut remettre des moyens à la DGCCRF pour agir rapidement sur les centrales européennes. Il y a des groupes [de grande distribution] qui préfèrent payer l’amende plutôt que de respecter les lois », déplore l’agriculteur.
« C’est important d’aller contrôler les autres maillons de la filière et d’appliquer des sanctions. Aujourd’hui, la loi ne prévoit pas de sanction », ajoute Jordy Bouancheau. Une nouvelle loi Egalim avait été annoncée par le gouvernement à la suite des manifestations en 2025, mais avait ensuite été remise au placard au vu de l’instabilité politique.
4. Ne pas oublier le poids de la restauration hors domicile
« Il faut renforcer l’encadrement des [négociations commerciales] des marques de distributeur et de la restauration hors domicile », demande Yohann Barbe. Certaines « chaînes de restaurants [sont] assez peu scrupuleuses » sur l’utilisation de produits étrangers. Même si la restauration hors domicile est « beaucoup plus difficile à contrôler », concède François Walraet.
Ces dernières années, des obligations d’affichage sur l’origine des produits, notamment de la viande ont été instaurées dans la restauration hors domicile.
5. Conserver le SRP + 10
Parfois remis en cause par les parlementaires, les représentants agricoles sont unanimes. « Le SRP + 10, on y est attaché tant qu’il n’y a pas de transparence [sur les marges] », soutient Yohann Barbe. Cet instrument mis en place par la loi Egalim III oblige la grande distribution à avoir une marge de 10 % sur certains produits. Il « permet au moins de s’assurer qu’on va chercher la valeur en marche avant », précise Jordy Bouancheau. Autrement dit, l’obligation d’un minimum sur les marges des distributeurs permet d’éviter une guerre des prix qui risque de rogner sur la matière première agricole, selon les syndicalistes.