Le fonds exceptionnel des agriculteurs victimes du gel sera accessible aux grandes cultures. C’est un soulagement pour les betteraviers du sud du Bassin parisien, fortement affectés par les nuits successives de gel d’avril, et pourtant non éligibles aux calamités agricoles parce que leurs cultures sont assurables.

En apprenant la nouvelle de la bouche même du ministre de l’Agriculture, Damien Greffin, le président de la FRSEA de l’Île-de-France, pousse un soupir de soulagement : « Les médias se focalisent beaucoup sur la vigne et les arboriculteurs, et c’est normal, mais ici aussi, on rencontre des producteurs en pleurs. » Julien Denormandie confirme : « C’est bien pour ça que je voulais être sur une exploitation céréalière ce soir. »

Des dégâts sur les betteraves

Cinq minutes avant l’arrivée du ministre de l’Agriculture dans sa ferme, Vincent Imbault est debout devant sa seule parcelle de 18 hectares de betteraves à Saint-Escobille, à la jonction de l’Essonne, des Yvelines et de l’Eure-et-Loir. Enfin, de betteraves… de ce qu’il en reste en ce jour-là. La semaine précédente, il a subi plusieurs nuits de gel nocturne à – 7 ou –8°C comme ses voisins. On voit la limite du gel à un centimètre sous la surface.

Vincent Imbault se penche vers la terre et cherche les cotylédons encore vaillants. Il en trouve encore certes, mais il estime ses dégâts de l’ordre de 60 à 70 %. Autant dire qu’il va devoir tout ressemer très rapidement. « L’Institut technique de la betterave estime que la limite du ressemis est de 40 000 à 50 000 pieds par hectare. Sur cette parcelle, il ne me reste plus qu’entre 20 000 et 30 000 pieds. Le ressemis est ma seule option », témoigne-t-il.

À la recherche des betteraves encore valides dans la parcelle de Vincent Imbault à Saint-Escobille (Essonne). © E. Young

Le coût du ressemis

Julien Denormandie l’interroge sur les possibilités techniques du ressemis et leur coût. Vincent Imbault pourra ressemer rapidement. Le président de la Confédération générale des planteurs de betteraves, Franck Sander, enchaîne sur les estimations de coûts : « On compte entre 35 000 à 55 000 hectares perdus par ce gel. »

« Le coût strict du ressemis est de 300 euros par hectare, poursuit-il. Auxquels on ajoute les effets du retard végétatif que vont prendre les betteraves en étant ressemés un mois après les premiers semis. Ils s’élèvent entre 10 à 15 tonnes de perte sur une moyenne de rendement à 90 tonnes dans la région. La perte totale est de l’ordre de 600 euros. »

Les semences gratuites chez Cristal Union

Pour Vincent Imbault, ce sera un peu moins cher parce qu’il est adhérent de Cristal Union. La coopérative fournit gratuitement de nouvelles semences à ses adhérents qui en ont fait la demande.

« On va fournir à titre gratuit de quoi ressemer 18 000 à 20 000 hectares. Les semenciers et les équipes logistiques ont été très réactifs. Les distributions seront terminées ce dimanche ou lundi au sud de Paris », prévoit Xavier Astolfi, directeur général adjoint de Cristal Union.

Les premiers semoirs peuvent se voir dans les champs des voisins. « J’avais peur de voir s’accumuler les pertes de surfaces, mais l’annonce de la gratuité des semences nous a rassurés sur la réaction des planteurs. Cristal Union a des outils industriels dans la région qui ne peuvent pas tenir avec 70 % de pertes », explique Olivier De Bohan, le président de Cristal Union. Dans la nuit de mercredi à jeudi, un nouvel épisode de gel en Champagne devrait porter à 25 000 hectares le total des surfaces de Cristal Union à replanter.

Un fonds de soutien basé sur l’EBE

Pour autant, les grandes cultures ne peuvent pas compter sur les calamités agricoles puisqu’il est réservé au risque non-assurable. C’est la raison pour laquelle Julien Denormandie travaille l’idée d’un fonds exceptionnel : « En plus du fonds des calamités, qui est activé et déplafonné pour ce gel, notre idée est de bâtir un fonds exceptionnel de type fonds Covid. On va l’appuyer sur l’excédent brut d’exploitation (EBE), comme on l’a fait pour le fonds broutards. »

« Techniquement, le dispositif des calamités agricoles n’est pas conforme aux réalités du vivant, poursuit le ministre de l’Agriculture. Par exemple, des départements n’y sont pas éligibles juridiquement alors qu’ils ont subi la sécheresse. Je pense que l’approche par l’EBE colle beaucoup mieux à la réalité économique de l’agriculteur. »

Il tempère tout de même l’empressement des agriculteurs : « C’est un processus qu’on invente. Il faut qu’on l’évalue vraiment dans les détails et qu’on le budgète. Pour l’instant, la difficulté à laquelle on est confrontée, c’est l’évaluation des dégâts. Pour certains territoires, on le sait déjà : l’Ardèche ou la Drôme, c’est simple, c’est 100 %, même sur les pommiers qui étaient protégés. »

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L’assurance climatique avec la solidarité nationale

Le président de la chambre régionale d’agriculture, Christophe Hillairet, rebondit sur la question de l’assurance du risque climatique : « Même s’ils ne sont qu’un tiers à être assurés, les agriculteurs se demandent s’ils vont continuer à s’assurer. D’autant plus que le changement climatique va peut-être augmenter les risques. »

Julien Denormandie approuve l’urgence soulignée par Christophe Hillairet : « Tant qu’on dit que le risque lié au changement climatique est supporté uniquement par le monde agricole, ça ne marchera pas. Ça n’avance pas depuis quinze ans parce qu’on insiste à trouver une martingale qui n’existe pas. La solution, c’est déjà de dire qu’il n’y a pas de solution dans ce cadre-là. C’est pourquoi je pense qu’il faut élargir l’assiette à la solidarité nationale. »

Éric Young