La nouvelle a douché les espoirs des associations spécialisées « grandes cultures » de la FNSEA. La suspension rétroactive du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) n’est plus une option pour la Commission européenne. Le commissaire à l’agriculture, Christophe Hansen, s’en est expliqué lors de sa visite au Salon international de l’agriculture (SIA, Paris), le 25 février 2026. La suspension du dispositif serait selon lui une erreur stratégique, et les agriculteurs méritent une réponse autrement mieux calibrée, a-t-il indiqué à une poignée de journalistes pendant sa visite.
« Il y a évidemment un problème avec l’augmentation du prix des engrais de 60 % depuis 2020, reconnaît-il. Pour les grandes cultures, c’est un défi énorme, et la plupart d’entre elles ne sont plus rentables. » Face à cette perte de compétitivité, la Commission a déjà agi en ramenant à zéro les droits de la nation la plus favorisée (NPF) sur plusieurs types d’engrais, afin de compenser partiellement les effets du MACF, souligne le commissaire Luxembourgeois. Mais pour lui, cette mesure n’est qu’une première étape.
Ne pas sacrifier l’industrie européenne
L’argument central du commissaire pour s’opposer à une suspension du dispositif est d’ordre industriel. L’Union européenne dispose encore d’une filière domestique de production d’engrais azotés, laquelle a consenti ces dernières années des investissements considérables pour amorcer sa décarbonation. Supprimer le mécanisme reviendrait, aux yeux de Christophe Hansen, à placer ces industriels dans une situation de concurrence déloyale vis-à-vis de producteurs étrangers qui, eux, ne sont soumis à aucune contrainte carbone équivalente.
Autre argument : une suspension abrupte du MACF, loin de stabiliser les prix des engrais, risquerait selon lui d’attiser la spéculation sur les marchés. « La spéculation ne va certainement pas aider les agriculteurs », tranche-t-il.
Si la suspension est écartée, quelle réponse apporter aux exploitants dont la compétitivité est mise à mal ? « Le mieux serait qu’on fasse un paquet européen en combinant les revenus du MACF et les ressources de la réserve de crise, bien qu’elle soit limitée, pour avoir un ensemble qui soulagerait concrètement la facture des exploitants, » sans fragiliser l’appareil productif européen, propose Christophe Hansen.
Pesticides : préférer la solution européenne
La question des produits phytosanitaires a également été abordée, dans un contexte marqué par les déclarations du Premier ministre, Sébastien Lecornu, qui avait évoqué la veille l’idée d’interdire les importations de produits traités avec des substances prohibées en France. Pour Christophe Hansen, les solutions nationales isolées risquent de fragiliser le marché et de placer les États qui les adoptent en situation de désavantage compétitif. « Les États membres doivent réfléchir à deux fois avant d’aller plus loin que le cadre commun, prévient-il avant d’ajouter que « la solution européenne est toujours préférable aux solutions nationales. »
Sa doctrine repose sur le principe : pas d’interdiction sans alternative. Retirer une substance de la « boîte à outils » des agriculteurs n’est acceptable que si des solutions techniques, biologiques ou issues de l’innovation sont disponibles pour garantir la protection des cultures. Il rappelle que certaines molécules ont été retirées pour des raisons strictement scientifiques — santé humaine, biodiversité, qualité de l’eau — mais estime que d’autres décisions ont pu relever de considérations « plutôt idéologiques ». « Au niveau international, c’est très difficile à défendre », grince-t-il.
La Commission a en conséquence lancé une étude destinée à évaluer, sur des bases scientifiques, les marges d’adaptation possibles pour certaines cultures européennes. Cette démarche s’inscrit dans une exigence plus large de réciprocité : les efforts imposés aux producteurs européens doivent être assortis de clauses miroirs garantissant que les produits importés respectent les mêmes standards de production. Faute de quoi la transition environnementale risquerait de se traduire par une perte de compétitivité, avertit Christophe Hansen.
PAC 2028-2034 : des marges de manœuvre à saisir
Sur la future politique agricole commune, le commissaire se veut rassurant, quoique prudent. Le maintien d’un budget global d’environ 400 milliards d’euros pour la période 2028-2034 constitue, à ses yeux, « un grand succès » dans un contexte budgétaire et géopolitique particulièrement contraint : nouvelles dépenses de défense, pressions des États membres sur leurs contributions nationales, ressources propres toujours incertaines. « Le secteur agricole est le seul à disposer d’un budget sanctuarisé, et où le budget actuel a été maintenu », fait-il valoir. Les ressources sont disponibles et l’enjeu consiste désormais à les orienter là où les besoins sont les plus importants, afin d’aider les secteurs à se redresser, à redevenir compétitifs et à réinvestir, poursuit-il.
La FNSEA s’inquiète pourtant d’une baisse de 13 % pour la France. Mais Christophe Hansen relativise : les négociations sont loin d’être achevées — « on a encore probablement deux ans devant nous » — et des marges d’ajustement demeurent. Plusieurs pistes ont émergé au fil des discussions pour réduire cet écart, notamment en revoyant le traitement des réserves financières dans les calculs de base.
Sur la question du cofinancement national, il balaie les arguments de distorsion de concurrence avancés notamment par la France. Pour lui, même les pays les plus prospères, tels que les Pays-Bas ou le Danemark, ne placeront pas nécessairement l’agriculture au même rang de priorité que la France ou la Pologne. « Je ne vois pas cette distorsion possible », affirme-t-il. Il revendique au contraire une PAC « plus territoriale », où les objectifs climatiques, environnementaux et de biodiversité demeurent inchangés, mais où les instruments sont adaptés aux réalités locales. « On ne peut pas appliquer exactement les mêmes mesures en Suède qu’à Chypre », argumente-t-il.