Une déferlante de lait s’abat sur les marchés. En face, la demande stagne, incapable d’éponger le trop-plein, en France comme ailleurs. La mécanique est implacable : les éleveurs laitiers en conventionnel voient leurs factures de lait s’alléger un peu plus chaque mois depuis octobre dernier.
Un prix du lait de base annoncé autour de 415 €/1 000 l en février
La plupart des poids lourds de l’industrie laitière ont annoncé un prix du lait de base autour de 415 €/1 000 l en février (Savencia, Agrial, Sodiaal, Laïta…). D’autres sont encore en dessous, comme Lactalis à 406,53 €/1 000 l. Une sacrée dégringolade : en novembre, le prix de base moyen affichait encore 481 €/1 000 l en France, selon FranceAgriMer.
La production a battu un record en novembre, avec une hausse de 5,9 % des volumes collectés dans l’Hexagone. L’augmentation devrait être plus importante encore pour décembre. Le prix du lait rémunérateur, les conditions climatiques favorables aux fourrages et des aliments à des tarifs attractifs ont soutenu la production. Dans ce contexte, certains éleveurs ont prolongé la carrière de leurs vaches ou différé leur départ à la retraite.
La collecte nationale pour 2025 se hisse ainsi de 2,1 % au-dessus de son niveau de 2024, selon l’Institut de l’élevage (Idele). À l’image de la France, les bassins de production laitiers mondiaux se noient dans quelques pourcents de collecte supplémentaires. Résultat, les cours décrochent sur des marchés inondés par les produits industriels (beurre et poudre maigre).
En France, la cotation du beurre standard industriel de FranceAgriMer est passée de 7 678 €/t en septembre à 4 653 €/t la première semaine de février, une chute de plus de 3 000 €.

Réduire la production
« Les laiteries ont dû gérer un excédent laitier en s’orientant vers des produits stockables (beurre, poudre, fromages) ou vers le marché spot », explique l’agroéconomiste de l’Idele, Christine Goscianski. L’afflux de collecte s’est heurté à une consommation des ménages stables en 2025, et à un net repli des exportations.
Face à ce constat, plusieurs États membres de l’Union européenne (UE), à l’initiative de l’Italie, demandent l’activation d’un programme de financement européen pour soutenir la réduction volontaire de la production, via la réserve de crise de la Pac (Grèce, Portugal, Roumanie, République tchèque, Lituanie, Malte, Bulgarie, Pologne).
Cette requête a reçu un accueil mitigé de la part du commissaire à l’Agriculture, Christophe Hansen, lors du dernier conseil des ministres de l’Agriculture de l’Union européenne le 26 janvier 2026. Si la Commission européenne reconnaît que les prix sont actuellement bas, elle joue la montre : « Il est encore trop tôt pour parler d’une crise du secteur laitier. »
L’exécutif européen affirme que si la situation le demande, il « utilisera tous les outils à sa disposition pour stabiliser le marché ». En juillet 2016, l’activation du mécanisme de réduction volontaire des volumes avait connu « un franc succès », puisque la quasi-totalité des aides ont été demandées par les éleveurs européens dès le premier tour, selon une étude d’Agriculture Stratégies. Le succès s’est étendu à l’évolution des prix, qui avaient remonté la pente.
Plusieurs syndicats français abondent dans le sens d’une réduction des volumes. La Coordination rurale appelle à mettre en place « une régulation adaptée, permettant d’agir en amont lorsque les premiers signaux de déséquilibre apparaissent ». La Confédération paysanne va un cran plus loin, demandant la réduction obligatoire de la production européenne pour la filière du lait conventionnel. Le but ? « Arriver à hauteur de la production de 2024, en réduisant les livraisons sur les deuxième et troisième trimestres 2026. »
Pas de réaction hâtive
À l’inverse, la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) tente de calmer le jeu. Elle ne veut pas perdre une goutte de lait français. « La France n’est pas en surproduction, estime son président, Yohann Barbe. Nous craignons que via une réduction des volumes hâtive, certains éleveurs abandonnent le métier. Les aides de l’Union européenne ne sont pas à la hauteur. »
L’association spécialisée de la FNSEA préfère voir se mettre en place des mesures de stockage privé de poudre et de beurre pour désengorger le marché. Les cotations du beurre et de la poudre de lait montrent des signes de reprise depuis deux semaines. La FNPL anticipe encore trois à quatre mois difficiles sur le prix du lait, mais parie sur un retournement du marché.
Un point fait le consensus de la filière, la demande faite par le Cniel, en janvier, au commissaire européen et au gouvernement de revoir à la hausse les seuils d’intervention de l’Union européenne pour s’aligner avec l’inflation. Ils sont actuellement à 2 463,90 €/t pour le beurre et à 1 698 €/t pour la poudre.
La Coopération laitière a également un doute sur la durée du phénomène. « Le décalage des vêlages dû à la FCO (1) dans l’Ouest pourrait avoir des effets sur la production au printemps. De plus, les données d’abattages semblent indiquer une tendance récente à la réforme avec les bons prix de la viande. Il faut suivre de près ces indicateurs, qui donneront le La sur les prochains mois. »