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« Le gouvernement ne forcera pas les agriculteurs à travailler de nuit »

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Barbara Pompili - « Le gouvernement ne forcera pas les agriculteurs à travailler de nuit »
« Pour réduire les usages de pesticides, la bonne méthode est celle que l’on a appliquée pour le glyphosate », juge la ministre de la Transition agroécologique. ©PhotoPQR/Ouest France/Marc Roger

Dans un entretien à La France Agricole, la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, s’exprime sur le plan pollinisateurs, les pesticides, la taxe sur les engrais azotés, le lancement du Varenne agricole de l’eau et les nouvelles techniques de sélection végétale.

Quel est l’état d’avancement du plan pollinisateurs ? Les traitements de nuit sont-ils toujours prévus dans le projet  ?

Barbara Pompili : Nous avons l’intention de présenter le plan pollinisateurs, intégrant le nouvel arrêté abeilles, d’ici à la fin du mois de juin. Le contexte du gel a retardé la finalisation de nos travaux, mais l’état d’esprit est clair : le gouvernement ne forcera pas les agriculteurs à travailler de nuit lorsqu’ils doivent épandre, même si certains le font déjà. En revanche, un compromis doit être trouvé pour limiter l’exposition des abeilles, notamment en reportant la plupart des traitements en fin d’après-midi lorsque leur activité commence à diminuer.

À lire aussi : Phytos, pas de passage en force du plan pollinisateurs, pour le moment (05/01/2021)

Pourquoi avez-vous signé l’appel des « Coquelicots » pour l’interdiction des pesticides de synthèse ?

Leur texte, qui était une pétition de principe, disait qu’il fallait qu’on soit capable de s’en passer à long terme. Au fond, je suis d’accord avec ce principe. Pour réduire les usages de pesticides, la bonne méthode est celle que l’on a appliquée pour le glyphosate : chercher les alternatives techniquement et économiquement acceptables, puis restreindre les usages au fur et à mesure que l’on trouve ces alternatives. Cette méthode, il faut la généraliser à tous les pesticides, y compris au niveau européen.

À lire aussi : Barbara Pompili a signé l’appel des coquelicots contre les pesticides (15/09/2020)

Le projet de loi climat et résilience instaure la possibilité d’une taxe sur les engrais azotés à l’horizon de 2024 : le levier financier est-il le seul qui puisse mobiliser ?

On doit réduire les émissions d’ammoniac de 13 % à l’horizon de 2030, c’est une obligation fixée par l’Union européenne. Ce n’est pas qu’une obligation abstraite, c’est un enjeu de qualité de l’air et de santé publique et notre première intention est donc d’accompagner les agriculteurs dans l’atteinte de cet objectif.

Si, en dépit des mesures d’accompagnement, la trajectoire que nous nous fixons n’est pas tenue deux années consécutives, la mise en place d’une redevance devra intervenir pour modifier les comportements d’achat en privilégiant les formes moins émettrices d’ammoniac.

À lire aussi : Les dix mesures de la loi climat qui touchent l’agriculture (06/05/2021)

Nous n’avons pas voulu mettre en place de couperet pour nos agriculteurs et avons préféré leur faire confiance : c’est une proposition progressive et responsabilisante. L’idée, c’est de rappeler que nous avons cet objectif commun, et que les agriculteurs devront adapter leurs pratiques pour l’atteindre.

Par ailleurs, si on en arrivait là, il est essentiel que le produit de cette redevance soit redistribué au monde agricole pour accélérer la transition agroécologique.

© P. Crapon/GFA

Selon vous, les agriculteurs sont-ils assez mobilisés dans la transition agroécologique ?

Ce que je vois, c’est que de plus en plus d’agriculteurs sont sensibilisés à ces questions, parce qu’ils perçoivent directement les effets du dérèglement climatique, de la disparition des haies et de la biodiversité, de l’utilisation excessive de pesticides et d’engrais chimiques ou de la raréfaction de l’eau.

Cela se voit notamment au travers de la montée en puissance de l’agriculture biologique et de pratiques raisonnées. On constate qu’il y a de plus en plus de démarches qui visent à concilier protection de la nature et performance économique des exploitations.

Les agriculteurs ont été encouragés pendant trop longtemps à persister dans un système non durable pour lequel ils ont dû faire des investissements lourds. Ce système est en train d’évoluer. Il faut bien sûr accélérer et je serai présente aux côtés des agriculteurs pour les accompagner dans cette transition.

Pourquoi avez-vous cédé sur la réintroduction des néonicotinoïdes alors que vous aviez été à l’origine de leur interdiction ?

Cela n’a pas été une décision simple, mais j’ai essayé d’être la plus pragmatique possible. L’interdiction des néonicotinoïdes, qui n’est pas remise en cause, a permis de mettre définitivement fin à plus de 90 % des usages. Pour les betteraves, les alternatives envisagées se sont révélées moins efficaces que prévu et il a fallu trouver une solution face au risque d’effondrement de la filière sucrière.

Nous avons décidé d’accorder un ultime délai jusqu’en 2023, tout en augmentant significativement les moyens alloués à la recherche et à l’innovation pour identifier des alternatives efficaces et les déployer au cours des trois prochaines années.

Néonicotinoïdes sur betterave : « Une vingtaine de projets de recherche a été déposée pour sortir de l’impasse actuelle.Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique

Le plan de recherche a bien avancé : une vingtaine de projets a été déposée pour sortir de l’impasse actuelle. Nous avons réalisé en quelques mois ce qui se fait habituellement en plusieurs années. On sait qu’à l’avenir, la solution passera vraisemblablement par une combinaison de plusieurs techniques, telle que la sélection variétale, l’utilisation de biocontrôle, la préservation des haies… J’aurais largement préféré ne pas avoir besoin de recourir à ces dérogations, mais on s’est remis sur la bonne trajectoire.

> À lire aussi : Les alternatives de l’Anses aux néonicotinoïdes sur betterave (03/06/2021)

© P. Peeters

Quels sont les objectifs du Varenne de l’eau et le rôle du ministère de la Transition écologique dans ces travaux ?

Le Varenne agricole de l’eau et de l’adaptation au changement climatique intervient à la suite des Assises de l’eau. Ce processus avait été lancé car on avait constaté un besoin très fort de s’occuper de cette question de l’eau et de l’ensemble de ses usages dans un contexte de dérèglement climatique.

Depuis deux ans, il y a eu un gros travail de mise en œuvre des conclusions des Assises. Dans ce cadre, le Varenne agricole de l’eau et de l’adaptation au changement climatique est apparu nécessaire pour faire un zoom sur un des secteurs particulièrement concernés par ce sujet.

C’est une bonne méthode car on garde l’esprit positif des Assises de l’eau qui visaient à mettre tous les acteurs concernés autour de la table, et on cherche à trouver des solutions opérationnelles complémentaires pour le secteur agricole.

En tant que ministre de la Transition écologique, je suis la garante d’un accès équitable à l’eau pour tous les usages. Je suivrai donc les travaux du Varenne agricole de l’eau et veillerai à ce que tous les acteurs participent. La secrétaire d’État à la Biodiversité auprès de moi, Bérangère Abba, travaille étroitement avec Julien Denormandie pour faire de ce Varenne agricole un succès collectif.

Comment adapter l’agriculture dans ce contexte de changement climatique ?

Il faut bien regarder la situation en face, le modèle agricole dans lequel nous sommes doit s’adapter pour qu’on puisse faire face à l’urgence climatique. Les agriculteurs en sont les premières victimes. Ils sont les premiers à savoir que les épisodes de gel, de sécheresse, d’inondations sont plus fréquents, plus imprévisibles, plus intenses et que cela ne va pas s’arranger.

La recharge des nappes phréatiques devrait baisser de 10 à 25 % en 2050.Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique

Par ailleurs, l’eau devient une ressource rare. En 2050, on attend une baisse de 10 % à 25 % de la recharge des nappes phréatiques à l’échelle nationale et le taux moyen d’humidité des sols correspondra au niveau « très sec » ou « extrêmement sec » d’aujourd’hui dans la majorité des régions.

Une meilleure gestion de l’eau, l’adaptation des pratiques agricoles seront bénéfiques pour tout le monde, et avant tout pour les agriculteurs. Nous sommes à leurs côtés pour les accompagner dans cette transition, notamment avec le plan de relance qui prévoit 1,2 milliard d’euros en faveur de l’agroécologie.

© Jean-Bernard Nadeau

L’une des thématiques du Varenne porte sur l’accès aux ressources en eau. Quelles actions concrètes pourraient en découler, notamment pour les PTGE ?

Le PTGE (projet de territoire pour la gestion de l’eau, NDLR) est un outil important, car il permet de gérer cette question de l’eau tous ensemble, dans la concertation. C’est la garantie d’une discussion territoriale avec tous les acteurs sur un diagnostic crédible et partagé. Il faut absolument veiller à ce qu’on n’oublie jamais que l’eau est un bien commun, pour tout le monde et pour tous les usages.

> À lire aussi : Les trois chantiers du Varenne agricole de l’eau (27/05/2021)

Il ne faut pas laisser croire qu’il n’y a pas de PTGE ou qu’aucun n’avance : ça existe et ça fonctionne dans certains territoires. Mais il est vrai qu’il faut les adopter et les mettre en œuvre plus vite. Nous allons publier un décret pour renforcer la base juridique des PTGE et nous nous mobilisons pour débloquer des situations complexes. S’il faut renforcer nos outils, nous le ferons.

Il faut aller plus vite dans l’adoption et la mise en œuvre des PTGE.Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique

Je souhaite que ce Varenne agricole de l’eau enrichisse les discussions sur ce sujet. On ne peut pas se contenter de gérer crise après crise, sécheresse après sécheresse. Il faut vraiment que l’on change d’un point de vue systémique : lutte contre l’artificialisation pour que l’eau s’infiltre mieux dans les sols, utilisation de matériel adapté pour optimiser l’utilisation de la ressource en eau, encouragement de l’agriculture biologique dans les périmètres de captage, mise en place de nouvelles filières et de nouvelles pratiques moins consommatrices d’eau dans les territoires où la ressource en eau est contrainte.

Il ne faut pas oublier non plus que nous allons avoir besoin d’eau pour beaucoup d’utilisations — équilibre des milieux naturels, eau potable, lutte contre les incendies, refroidissement du parc nucléaire… — donc on doit tous faire le point sur nos besoins, et sur la manière dont on peut les optimiser.

Êtes-vous favorable à la construction de réserves de stockage ?

Sur la question du stockage, je suis très pragmatique. Il faut toujours avoir en tête qu’il n’y a jamais d’eau perdue, l’eau est toujours utile quelque part, dans le sous-sol, les cours d’eau, la mer… L’enjeu, c’est de retenir l’eau quand elle est abondante pour l’utiliser quand elle ne l’est plus. Tout le monde est d’accord là-dessus, mais il y a une différence entre retenir et stocker.

Retenir l’eau, c’est faire en sorte qu’elle s’infiltre dans le sol et qu’elle l’humidifie, c’est faire en sorte qu’elle se retrouve dans les nappes phréatiques, que l’eau du sol ne s’évapore pas immédiatement. Or dans les bassines ou dans les retenues, l’eau qui est stockée s’évapore. On perd entre 20 % et 60 % de l’eau qui est stockée. Par ailleurs, pour utiliser l’eau qui est stockée, il faut des systèmes d’irrigation.

Or, aujourd’hui, seule 10 % de la surface agricole est équipée pour l’irrigation. Le stockage de l’eau ne peut tout régler car il ne concerne que certains agriculteurs, c’est un système parfois coûteux, une mesure d’appoint, partielle, qui ne peut pas nous exonérer d’avoir une réflexion de fond sur l’évolution des pratiques.

Les réserves de stockage sont une mesure d’appoint, qui ne doit pas empêcher de réfléchir à l’évolution des pratiques.Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique

Je ne suis pas opposée au fait de construire des retenues au cas par cas, là où il y a un besoin urgent, réel et bien évalué. Mais il faut veiller à ce qu’elles soient compatibles avec les autres besoins du territoire et à ce que tout le monde se soit engagé au préalable à faire évoluer ses pratiques pour mieux économiser l’eau. Je soutiens une solution territoriale basée sur une évaluation objective de la ressource, des volumes disponibles et de leur évolution dans le temps. C’est notamment ce que doit apporter un PTGE.

> À lire aussi : Interview du ministre de l’Agriculture Julien Denormandie : « Il faut remettre la question de l’eau au cœur de notre action » (04/05/2021)

Propos recueillis par Isabelle Escoffier et Hélène Parisot

« Les NBT doivent être évaluées en toute transparence »

La France Agricole : Dans son rapport rendu à la fin d’avril, la Commission européenne prône une évolution de la réglementation sur les OGM. Y êtes-vous favorable ?

Barbara Pompili : Il faut avancer sur ce sujet aussi avec beaucoup de pragmatisme et de rigueur scientifique. Les produits issus des nouvelles techniques de sélection végétales (NBT) sont, par construction, génétiquement modifiés, ces techniques doivent être distinguées de la transgenèse, qui fait intervenir un gène d’un organisme étranger.

Je partage l’analyse de la Cour de justice de l’Union européenne, lorsqu’elle affirme que les produits issus des NBT sont des OGM, tout en faisant la distinction avec les OGM « classiques ». Contrairement aux OGM conventionnels issus de transgenèse, je ne dis donc pas qu’il faut interdire par principe des produits issus des NBT.

Mais les bénéfices et les risques doivent être évalués avec la plus grande objectivité scientifique, dans le strict respect des principes de proportionnalité et de précaution, et en toute transparence, afin de garantir la bonne information du consommateur.

Ce qui est primordial, c’est la finalité recherchée. Si c’est pour développer des semences résistantes aux herbicides, là je ne suis pas d’accord, ce n’est pas acceptable. Mais pour obtenir une meilleure résistance au gel, au stress hydrique ou aux maladies, là on peut regarder de plus près, dans le strict respect du principe de précaution, les adaptations réglementaires qui pourraient se justifier.

À lire aussi : Biotechnologies végétales Bruxelles veut réviser les règles actuelles sur les OGM (29/04/2021)

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