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« Il faut remettre la question de l’eau au cœur de notre action »

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Interview - « Il faut remettre la question de l’eau au cœur de notre action »
Le ministre de l’Agriculture veut « rétablir une pensée agricole de l’eau ». © Cédric Faimali/GFA

Dans un entretien à La France Agricole, le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie s’est exprimé sur le Varenne agricole de l’eau et de l’adaptation au changement climatique, le marché du carbone et les nouvelles techniques de sélection végétale (NBT).

La France agricole : Vous avez annoncé l’organisation avant l’été d’un Varenne agricole de l’eau et de l’adaptation au changement climatique. Quels en sont les enjeux ?

Julien Denormandie : Il faut revenir à l’essentiel dans le cadre des politiques publiques agricoles. Aujourd’hui, l’important est de savoir comment on adapte notre agriculture aux conséquences du changement climatique notamment sur la gestion des réserves en eau, l’irrigation, le stress hydrique, les sécheresses, parfois les canicules.

Or le ministère de l’Agriculture n’a pas pris assez à bras-le-corps le sujet depuis maintenant 15 ans. Il n’a pas suffisamment proposé des solutions opérationnelles, innovantes pour les agriculteurs. Il faut donc remettre la question de l’eau au centre de notre action en reconnaissant la difficulté du sujet et la globalité des enjeux qui y sont associés.

C’est d’autant plus important qu’aujourd’hui dans le débat sur les questions de l’eau il y a beaucoup de postures de part et d’autre. L’un des enjeux de ce travail du Varenne agricole de l’eau et de l’adaptation au changement climatique, c’est remettre de la raison et de la science, avec une vision à long terme. La souveraineté de notre pays en dépend.

L’un des enjeux du Varenne de l’eau, c’est de remettre de la raison et de la science dans les débatsJulien Denormandie, ministre de l’Agriculture.

Concrètement, quels sujets seront abordés ?

Trois sujets vont être posés.

  • D’abord, celui de la gestion des risques climatiques : comment fait-on pour l’améliorer en sachant que ces risques (sécheresse, gel) seront de plus en plus importants dans les prochaines années ? Cela renvoie à des sujets complexes que nous avons déjà beaucoup entamés et qu’il nous faut désormais conclure, comme la refonte des dispositifs du CNGRA (Comité national de gestion des risques en agriculture) ou encore de l’assurance récolte. Un rapport doit être publié dans les prochains jours à la fois sur le fonctionnement du dispositif du CNGRA et sur les critères pris en compte. Pour les calamités agricoles, nous sommes également en train de mener au ministère des travaux très techniques faisant suite au rapport de Frédéric Decrozailles.
  • Deuxième sujet : la résilience des cultures. Elle passe d’abord par une meilleure protection grâce à des matériels adaptés. L’État investit fortement dans le cadre du plan France Relance et, comme l’a annoncé le Premier ministre, va continuer à le faire en doublant les financements pour ces matériels de protection (système d’irrigation, retenues à rénover ou nouvelles, filets paragrêle, tours antigel…) mais aussi pour la recherche et le développement. Ce sont, en tout, 200 millions d’euros qui sont mobilisés. Le deuxième élément de cette résilience est l’adaptation des cultures, notamment via les pratiques culturales (par exemple : agriculture de conservation, implantation de haies…) mais aussi la sélection variétale.
  • Enfin, nous souhaitons aborder la gestion de l’eau, qui concerne l’irrigation et l’aménagement agricole hydraulique. Là aussi, il faut sortir des postures et remettre de la raison dans le débat en se projetant dans le futur. Car les phénomènes climatiques seront de plus en plus marqués par de très fortes sécheresses l’été et de très forts épisodes de pluie en hiver ou au printemps. La question-clé est donc de savoir capter l’eau de ces pluies diluviennes, notamment dans le cas où les sols sont gorgés d’eau et les nappes phréatiques pleines ? Dans ce cas précis, tout mètre cube d’eau supplémentaire qui tombe sur le sol est alors 1 m³ d’eau qui est soit évaporé, soit qui arrive dans la mer. Là-dessus par exemple, il ne peut y avoir qu’un consensus. Ça doit conduire à mettre en place ici ou là, en concertation, des moyens de stockage de cette eau. Il y a un enjeu d’innovation.

À lire aussi : Sécheresse, gel, grêle, 70 millions d’euros pour vous équiper face aux aléas climatiques (10/12/2020)

Il faut améliorer l’aménagement hydraulique agricole de notre paysJulien Denormandie

Il n’est pas possible de faire de l’agriculture sans eau, il s’agit d’un enjeu de souveraineté essentiel. C’est pour cela qu’il faut améliorer l’aménagement hydraulique agricole dans notre pays. Un certain nombre de dispositifs n’ont en effet pas été imaginés avec les contraintes que nous connaissons aujourd’hui (de stress hydrique par exemple). Prenez l’exemple du bassin-versant de la Seine. Il a été aménagé au fil des années pour prémunir la capitale des crues, mais trop peu pour répondre aux autres enjeux, notamment agricoles.

« Les projets de réserves d’eau doivent être faits dans la concertation et ils doivent être sécurisés », insiste le ministre de l’Agriculture. © Jean-Bernard Nadeau

Quid des projets de territoire sur la gestion de l’eau ?

Il faut aussi renforcer les financements du plan France Relance pour la rénovation des réserves d’eau existantes. Et dans certains territoires, il faut avoir le courage politique de constituer de nouvelles bassines. Cela ne dépend pas uniquement du gouvernement mais aussi des projets de territoire.

Il faut le faire dans un cadre de concertation — les PTGE — mais le processus est encore trop lent. Il faut l’accélérer, c’est l’objectif de la cellule interministérielle mise en place récemment. Ces projets doivent être faits dans la concertation et ils doivent être sécurisés.

> À lire aussi : Cellule interministérielle, accélérer les projets de territoire pour la gestion de l’eau (04/03/2021)

Sur ce dernier point, une étape importante va bientôt être franchie : le décret sur la gestion quantitative de l’eau va être publié dans les prochains jours. Il vient sécuriser les prélèvements dans les bassines existantes. C’est une avancée très significative, attendue depuis des années.

Le décret sur la gestion quantitative de l’eau va paraître dans les prochains joursJulien Denormandie

> À lire aussi : Irrigation, le projet de décret sur la gestion de l’eau entre en consultation (22/01/2021)

Comment va s’organiser ce Varenne ?

Le lancement aura lieu avant l’été et le processus devrait durer plusieurs mois. Des groupes de travail vont être mis en place sur ces différentes thématiques, permettant à chaque fois de poser le problème et de travailler sur des solutions. Il relève de beaucoup de questions agricoles et sera un amplificateur des dynamiques lancées depuis près d’un an maintenant.

Le gouvernement a officiellement lancé le 30 avril son dispositif de subvention de bilan carbone pour les jeunes installés. Au travers de cette initiative, quelle est votre ambition ?

Les « bons diagnostics carbone » sont un module de tout l’édifice que nous sommes en train de construire autour de la thématique du carbone en agriculture. Trop peu le savent, mais le sol capte beaucoup plus de carbone que les arbres en forêt. Cela montre à quel point les acteurs du sol, c’est-à-dire les agriculteurs, ont un rôle majeur à jouer pour lutter contre le changement climatique en captant ce carbone dans le sol.

Les « bons diagnostics carbone » s’articulent avec le Label bas carbone, déjà opérationnel et en cours d’enrichissement, qui permet aux agriculteurs de valoriser ces pratiques par le biais de crédits carbone. Ce système amplifie les dynamiques car il présente un double intérêt : environnemental et économique. Le monde forestier a pris ce virage il y a quelques années ; je souhaite pouvoir l’enclencher pour le monde agricole.

Le Label bas carbone (LBC) valorise économiquement les pratiques favorisant le stockage du carbone dans les sols et/ou faiblement émissives de gaz à effet de serre. Le ministère de l’Agriculture indique qu’à ce jour, plus de 1 000 projets agricoles ont obtenu le LBC, et 300 ont déjà bénéficié de financement via l’initiative portée par Carbon Agri. © C. Faimali/GFA

Comment accompagner le développement des crédits carbone en agriculture ?

Nous sommes en train d’organiser des plateformes d’échange entre l’offre et la demande. C’est-à-dire qu’on est en train de créer, au-delà de l’offre, le lien avec la demande de la part des entreprises qui sont assujetties ou non à des obligations de réduction ou de compensation de leurs émissions.

J’ai déjà eu plusieurs échanges avec certains grands patrons d’entreprise ainsi qu’avec un certain nombre d’institutions financières qui sont prêtes à mettre en relation ces entreprises et le monde agricole.

La demande ne prendra son plein effet que dès lors que les crédits carbone seront émis par le monde agricole via le label bas carbone. Plus l’offre sera forte et structurée, plus la demande sera dynamique.

Plus l’offre de crédits carbone sera forte et structurée, plus la demande sera dynamique.Julien Denormandie

Pourquoi avoir réservé le dispositif des « bons diagnostics carbone » aux jeunes installés ?

Les bons sont éligibles à tous les installés depuis moins de cinq ans, quel que soit leur âge. C’est une première étape que l’on a construite avec les jeunes agriculteurs. On verra ensuite s’il nous faut élargir la cible des personnes pouvant en bénéficier.

Propos recueillis par Isabelle Escoffier et Hélène Parisot

(1) interview réalisée le 30 avril 2021

« La réglementation actuelle sur les OGM n’est pas adaptée aux NBT »

La France Agricole : Quelle est votre lecture du rapport de la Commission européenne sur les nouvelles techniques de sélection (NBT) ?

Julien Denormandie : Le rapport montre tout l’intérêt de ces techniques et confirme la position qui est la mienne sur la nécessité d’avancer sur ces sujets. Car ce sont aussi des éléments de réponse pour l’adaptation de nos cultures face au stress hydrique ou à des attaques sanitaires. Il faut avancer avec raison et détermination sur ces sujets. Il faut tirer les avantages de ces techniques en évitant toutes les dérives.

À lire aussi : Des réactions contrastées au rapport sur les NBT (30/04/2021)

Êtes-vous favorable à l’évolution de la réglementation sur les OGM ?

Il faut arrêter les amalgames, les NBT ne sont pas des OGM. Par nature même, ce sont des choses différentes puisque les NBT sont des techniques et les OGM, des organismes. Je l’ai déjà dit il y a six mois, la législation européenne de 2001 n’est pas adaptée aujourd’hui aux techniques nouvelles que représentent les NBT.

Le rapport dit la même chose. Mais la Commission européenne ne tire pas encore de conclusion sur la façon dont il faut faire évoluer cette réglementation. Ce sera l’objet de discussions avec les ministres de l’Union européenne.

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