C’est une lettre datée du 9 février 2026 qui a été envoyée en recommandé avec accusé de réception à tous les producteurs en AOP Saint-Nectaire. Son objet : la « situation critique de la filière » et la nécessité de baisser immédiatement la production. En substance, l’ISN informe d’un fort déséquilibre entre les volumes produits (lait et fromage) et les ventes. La production laitière en AOP Saint-Nectaire a vu ses volumes augmenter de 20 % en novembre et décembre 2025 par rapport à 2024. En production fermière, l’augmentation oscille entre 12 % et 17 % de septembre à décembre par rapport à l’an passé.
En cause : une récolte de fourrage 2025 exceptionnelle couplée à un « deuxième printemps » à l’automne. Or, les fromages perdent en qualité s’ils sont conservés trop longtemps en cave. « Les caves sont saturées […] ces fromages ne pourront plus être maintenus en cave : ils devront être déclassés, détruits ou bradés », explique l’ISN dans le courrier. Du côté des quatre laiteries qui collectent le lait (et le transforment en Saint-Nectaire laitier), elles appréhendent de ne pas avoir les moyens mécaniques de transformer le surplus de lait collecté, « conduisant à un déclassement avec une valorisation extrêmement faible, allant jusqu'à 150 €/1 000 l».
Baisse du concentré, réformes, tarissements
C’est dans ce contexte que le syndicat a émis des recommandations pour réduire les volumes : baisse du niveau de concentré, tarissement et réforme anticipés… Sylvie Coudert, l’une des trois associés du GAEC des Gascoux (production fermière), explique être passée de 11 à 9 fabrications par semaine. Le lait non transformé est collecté mais le manque à gagner est important : « nous valorisons deux fois moins notre lait ».
Christophe Lacquit, autre producteur fermier, a décidé de réformer des vaches avec 6 mois d’avance et de tarir les laitières deux mois plus tôt. « Notre affineur brade les prix des fromages en blanc si nous dépassons les seuils fixés. Ils parlent de les acheter 3 €/kg alors qu’on les vend 8,45 €/kg aujourd’hui ! Cela nous inquiète car nous avons fait des investissements importants dans deux bâtiments », retrace-t-il avant de signaler que « c’est plus facile de demander aux producteurs de baisser les volumes qu’à la grande distribution de baisser les prix ».
Du côté des producteurs laitiers, Yannick Chabaud, installé à Picherande (63), estime que c’est à la filière de s’adapter. « Certaines laiteries poussaient à produire davantage il y a quelques mois », raconte-t-il. René-Marc Mercier, autre producteur laitier de la zone, a vendu plus de reproductrices que prévu pour baisser sa production, mais il indique que « ce sont des êtres vivants, pas des robinets que nous pouvons ouvrir ou fermer. Brider des vaches à haut potentiel peut avoir des conséquences à long terme ».
« Effort collectif »
Pour Sébastien Ramade, président de l’interprofession et producteur fermier estime qu’un « effort collectif » sur quelques mois est moins pénalisant qu’une perte de valeur ayant un impact économique à long terme. « L’objectif est que les prix ne baissent pas pour les producteurs laitiers, qui ne dépendent que de cela », tranche-t-il.
Pierre Wälchli, ancien président de l’ISN et directeur des approvisionnements lait de la Société Fromagère de Condat (15), comprend « les inquiétudes des éleveurs. Mais comme pour toute situation de crise, nous devons trouver une solution satisfaisante pour toute la filière. Il faut que chacun, producteurs, affineurs et laiteries, joue le jeu pour que ce soit équitable pour tous ». Avant de conclure : « C’est bel et bien à notre interprofession de travailler sur ce sujet pour empêcher une dégradation de la qualité et donc de la valorisation des fromages ».