La France va manquer sérieusement d'agriculteurs dans les années à venir, c'est entendu. Pour enclencher une politique publique afin d'y remédier, il est nécessaire d'explorer ce phénomène un peu plus en profondeur : le secteur agricole est-il différent des autres ? Dans quelles régions les manques sont-ils les plus criants ? Est-ce qu'un manque local a un poids suffisant au niveau national ? En guise de réponse, la Dares (1) et France Stratégie viennent de publier une étude générale sur les perspectives de tensions de l'emploi à l'horizon de 2030 en déclinant pour la première fois leur méthode d'analyse au niveau des grandes régions françaises.

Aggravation des tensions

Attention, cette étude mesure bien le risque d'aggravation ou non des tensions de recrutements par région d'ici à 2030 et uniquement ça : toutes les régions présentent un potentiel de déficit de main-d’œuvre, du fait de la démographie, mais certaines vont s'accentuer et d'autres se maintenir, voire diminuer, selon la dynamique de croissance régionale.

Selon les régions, les métiers les plus en tension n'ont pas forcément le même poids dans l'économie régionale qu'ailleurs. C’est notamment le cas des maraîchers, jardiniers, viticulteurs dont les déséquilibres seraient élevés (entre 12 % et 17 % de l’emploi) dans les deux premières régions agricoles de France, la Nouvelle-Aquitaine et la Bretagne, mais également dans les régions viticoles de la Bourgogne-Franche-Comté et du Grand Est (Champagne).

Le cas de la Bretagne

Pour les agriculteurs proprement dits, l'étude permet de discriminer :

  • Les situations urgentes et graves d'envergure nationale, comme la Bretagne;
  • Les cas où la situation de l'agriculture est un problème pour l'économie régionale ;
  • Les régions où l'évolution du secteur agricole ne s'aggravera pas.

La classification de la Dares englobe sous le terme "agriculteurs", les chefs d'exploitation et les salariés mais écarte dans une autre catégorie les viticulteurs et les maraîchers.

Dans le cas de la Bretagne, les agriculteurs et éleveurs font partie des métiers qui vont avoir le plus besoin de recrutement dans cette région, du fait des départs massifs à la retraite, quand bien même l'emploi du secteur reculerait. Le poids de l'agriculture dans l'économie régionale, avec ses industries agroalimentaires liées, en fait un enjeu national. Entre 2019 (point de référence de l'étude) et 2030, 14 000 postes seraient à pourvoir. Le chiffre brut ne correspond pas strictement à d'autres études. Les auteurs reconnaissent que leurs chiffres méritent d'être affinés mais les ordres de grandeur sont suffisants pour alerter les autorités sur les priorités de l'action publique.

La particularité de la Bretagne est que l'agriculture y a un poids plus élevé dans l'emploi et l'économie locale que dans le reste de la France. Et encore, l'étude ne permet pas de lui lier les industries agroalimentaires dont les travailleurs sont répartis dans d'autres catégories, comme ouvriers de process ou boulangers ou la manutention, sans pouvoir les identifier. En Bretagne, l'agriculture, métier surreprésenté en région, verra sa tension d'emploi fortement augmenter alors que le secteur présentait déjà des tensions très fortes en 2019.

Avec la même méthode, les rédacteurs de l'étude indiquent ce à quoi il faut s'attendre pour le secteur agricole dans les régions d'ici à 2030 si rien n'est fait :

  • régions majeures de tensions accrues de l'emploi agricole : Bretagne ; Nouvelle-Aquitaine (déficit supplémentaire de 9 000 emplois en 2030) ; Occitanie (10 000 emplois) ;
  • régions de tensions en augmentation pour l'emploi agricole : Bourgogne-Franche-Comté (déficit supplémentaire de 3000 emplois en 2030), Centre-Val de Loire (3000 emplois), Corse (800 emplois), Grand Est (6000 emplois), Normandie (3000 emplois), et Pays de la Loire (6000 emplois) ;
  • régions où l'agriculture ne fait pas partie des dix principaux déséquilibres locaux : Auvergne-Rhône-Alpes, Hauts-de-France, Île-de-France et Paca.

Cette typologie ne signifie pas que des régions n'ont pas de problème de renouvellement des générations agricoles, d'autant plus que les études doivent être affinées avec la réalité du terrain. Mais elle va sans doute servir de guide pour l'action publique afin d'orienter les priorités des politiques en faveur de l'emploi.

Étude prospective

Cette étude est la déclinaison régionale d'un exercice prospectif, réalisé par ces deux organismes publics, qui porte sur 2019-2030. Il aurait dû être publié en 2020, mais a été revu à la lumière de la crise du Covid. En mars 2022, des résultats nationaux pour l'économie en général avaient été publiés, montrant que 760 000 postes seraient à pourvoir en moyenne chaque année (dont neuf sur dix liés à des départs à la retraite et un sur dix à de nouveaux emplois) pour seulement 640 000 jeunes débutant en emploi. Du fait de ce déséquilibre, les métiers dont les difficultés de recrutement s'accentueraient d'ici à 2030 représenteraient environ 25% des emplois de 2019. Les agriculteurs et les éleveurs ne font partie des métiers les plus en tension au niveau national selon ce calcul parce qu'il existe des métiers encore plus tendus. Toutefois, l'examen régional modifie le regard.

Déclinaison régionale

Pour cette nouvelle étude, dans chaque région, les auteurs déclinent leur méthode nationale mais uniquement à partir des données nationales. Ils n'ont pas encore pu recueillir des données suffisamment fiables au sein de chaque région. La méthode consiste à définir une évolution du besoin de main-d’œuvre en tenant compte des départs à la retraite, du solde net des migrations professionnelles et régionales, et de la création nette d'emplois. La ressource de main-d’œuvre se compose des jeunes qui vont sortir de l'école. La confrontation des besoins et des ressources de main-d’œuvre définit donc un indicateur de tension à l'horizon de 2030. Il reste un vivier d'entrées sur le marché du travail qui n'est pas comptabilisé à ce niveau : les sorties d'inactivité ou de chômage et l'immigration.

Tous métiers confondus, l'étude montre un maintien du fort dynamisme des régions de la façade atlantique et du sud de la France mais un accroissement des tensions. Les régions Pays de la Loire, Nouvelle-Aquitaine et Bretagne sont à la fois agricoles et industrielles et les départs en fin de carrière devraient être très nombreux dans ces domaines professionnels, où les actifs en emploi sont plus âgés que la moyenne des métiers et les jeunes débutants moins présents. L’Île-de-France afficherait, en revanche, la plus faible part d’emploi exercé dans des métiers pour lesquels les difficultés de recrutement risquent de s’accentuer, en raison d’une démographie plus jeune sur le marché du travail (plus de débutants et moins de seniors).

(1) Service des statistiques du ministère du Travail.