La décapitalisation bovine, qui avait d'abord gonflé les sorties, laisse désormais place à une raréfaction de l'offre. "L'effet ciseau, pressenti fin 2021, s'est accentué en 2022", retrace Dominique Guineheux, président du Club Viande Bovine Europe (CVBE) et membre de Culture Viande, lors d'une conférence animée par l'interprofession du bétail et des viandes (Interbev) au Sommet de l'élevage le 6 octobre 2022. "Certains outils ne tournent plus que quatre jours sur cinq, faute de disponibilités suffisantes. D'ici la fin de l'année, nous prévoyons des baisses d'activité de l'ordre de 3,5 %, soit 1 800 à 2 000 bovins de moins abattus par semaine à l'échelle de l'Hexagone", reprend-il.

Les autres maillons intermédiaires que sont les marchés aux bestiaux et les entreprises de négoce, n'ont d'autre choix que d'envisager des restructurations pour faire face. D'autant qu'"aucun signal ne laisse présager une inflexion de la tendance", rapporte Emmanuel Bernard, président de la section bovins d'Interbev (voir en encadré). Se pose alors la question des perspectives en matière d'export d'animaux vifs et de production de viande bovine (1).

La concurrence sera plus forte

"La concurrence sera, de fait, plus forte", soulève Michel Fénéon, président de la Commission import-export à la Fédération française des commerçants en bestiaux (FFCB). Les abatteurs français réaffirment leur intention de développer les contrats pour sécuriser leurs approvisionnements.

"Si cette volonté doit être confortée, force est de constater que les producteurs, les opérateurs et les clients ne sont pas prêts à s'engager dans une logique de contrats à 100 %", admet Philippe Dumas, président de Sicarev et représentant pour la Coopération agricole. Ce dernier encourage par ailleurs à "soigner" les relations commerciales nouées avec nos partenaires historiques, tels que l'Espagne et l'Italie. "Nous avons tout intérêt à continuer à chercher de la valeur à l'export pour nos bovins vifs", soutient Michel Fénéon. 

De leur côté, Franco Martini, président de l'organisation de producteurs Asprocarne Piemonte en Italie et Javier Lopez, directeur de l'interprofession de la viande bovine espagnole Provacuno, prônent une stratégie coordonnée entre les pays européens, pour ne pas perdre en compétitivité par rapport aux autres grands producteurs de bœuf.

Plusieurs représentants de la filière (La Coopération Agricole, FFCB, Culture Viande), intervenus à la conférence, s'accordent à dire qu'une partie des volumes et des catégories de bovins restera régie par la loi de l'offre et la demande. Dans un contexte de pénurie, "chacun défendra ses arguments pour attirer la marchandise", estime Dominique Guineheux, et "il reviendra aux éleveurs d'arbitrer en fonction des débouchés les plus rémunérateurs", rebondit Emmanuel Bernard. 

Résoudre le facteur prix 

Car pour Philippe Dumas, "la décapitalisation montre que la politique des prix bas a atteint ses limites". Les aléas climatiques et les tensions géopolitiques actuelles, menant à des hausses de charges importantes, ne font qu'exacerber les difficultés des éleveurs. "Tous ont réduit les investissements, mais les comptes sont plus que dans le rouge. Les charges sont subies pour les intrants essentiels", alerte Guillaume Gautier, président du comité de la filière bovin viande à l'Institut de l'élevage (Idele). L'éleveur de Saône-et-Loire renvoie à l'écart persistant entre les prix de vente et les coûts de production actuels, malgré la revalorisation du cours des gros bovins de 30 % sur un an.

L'interprofession réitère l'urgence de trouver des solutions rapides pour contenir la décapitalisation. "La filière bovine française représente 500 000 emplois directs, mesurons cette importance dans le poids de nos débats", appuie Emmanuel Bernard. "Il faut cibler les éleveurs encore debout qui ont envie de rester dans ce métier, et leur apporter confort et sécurité pour les maintenir en place", ajoute Philippe Auger, président d'Elvea France. 

Faible rentabilité

Les organisations professionnelles s'entendent sur la nécessité de maintenir la pression sur la grande distribution, sous peine de ne plus abonder les rayons si des efforts ne sont pas faits. En amont, la contractualisation semble la voie la plus avancée pour sécuriser le revenu des producteurs et donner davantage de visibilité, bien qu'elle ne fasse pas consensus (2). Mais d'autres pistes ont été mises sur la table pour pallier la faible rentabilité des exploitations. "Il faut peut-être entrevoir d'autres sources de financement auprès des banques, ou bien d'entreprises privées qui pourraient considérer cet apport comme un investissement éthique", émet Philippe Chotteau, chef du département Économie de l'Idele.

L'expert évoque aussi la double activité comme alternative, qui se pratique beaucoup dans d'autres pays outre-Atlantique (États-Unis, Canada). Sur le portage du capital aussi, "il faut réfléchir à d'autres montages, où l'éleveur capitaliserait peut-être moins mais gagnerait mieux sa vie", évoque Philippe Dumas.

Le système de défiscalisation est aussi décrié par certains. "Le schéma existant pousse à des surinvestissements pour abaisser les résultats soumis aux cotisations", fait savoir Raymond Guimonteil, éleveur dans l'Aveyron et membre actif du collectif "agriculteurs et négociants solidaires". 

S'agissant de la relève, "nous n'avons pas suffisamment anticipé les attentes des nouvelles générations d'agriculteurs, qui souhaitent se dégager du temps libre et tisser plus de liens sociaux. Ce sont des considérations à mieux intégrer dans nos futurs modèles d'exploitations", révèle Dominique Truffaut, président de la FFCB. Il appelle enfin à ramener une communication positive au sein de la filière, pour rendre le métier d'éleveur plus attractif. 

(1) 1,5 million de bovins vifs et 230 300 tonnes de viande bovine sont exportés chaque année par la France (douanes françaises - GEB Institut de l'élevage 2021). 

(2) Lire La France Agricole 3960 du 10-06-22 "Viande bovine, la contractualisation patine"