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Dossier Les villes dans l’impasse sans les agriculteurs

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Les villes ne pourront pas améliorer leur autonomie alimentaire sans les agriculteurs périurbains et ruraux, jusqu’ici peu associés dans leurs démarches de résilience.

Le 29 septembre 1991, trois cent mille agriculteurs et ruraux, menés par Raymond Lacombe alors président de la FNSEA, défilaient dans les rues de Paris, pour une reterritorialisation de l’agriculture avec les aires urbaines : « J’en appelle aux gens des villes de prendre cette main tendue aujourd’hui et de la croiser avec nous », déclarait le meneur historique. L’association « Sol et civilisation » était créée pour ouvrir le dialogue entre citadins et ruraux autour de l’alimentation et de l’agriculture. Trente ans plus tard, après avoir craint de manquer de nourriture, les citadins pourraient tendre à leur tour leurs mains.

La crise sanitaire et la succession des confinements a en effet réveillé les instincts primaires : l’alimentation est redevenue une fonction vitale, et la terre a de nouveau été considérée comme nourricière, avant les grandes surfaces. « Ce qui m’a frappé pendant le premier confinement à Paris, se rappelle Christine Aubry, chercheuse à l’Inrae, c’est que nous avons vu apparaître, dans les rayons de la grande distribution, des sacs de farine estampillés Ile-de-France. Une prise de conscience s’est opérée avec la crise sanitaire, les Franciliens ont voulu consommer local. Moulins et distributeurs se sont adaptés. »

En quête de « local »

Trois quarts des consommateurs déclarent opter aujourd’hui pour des produits régionaux, contre 54 % en 2008, selon une enquête parue en juillet, du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc). L’épidémie a par ailleurs révélé des inégalités en matière de santé et d’alimentation entre les territoires. La Seine-Saint-Denis, par exemple, qui avait franchi à nouveau le seuil de 500 hospitalisations par jour dues au virus, fin octobre, a aussi connu des difficultés d’accès aux produits frais. Pour différents produits dont la consommation est encouragée par le Plan National Nutrition Santé (PNNS) et les médecins, l’autosuffisance alimentaire n’est plus assurée en France, estime le Conseil économique, social et environnemental (Cese) dans un avis émis le 9 décembre, pour « une alimentation durable et ancrée dans les territoires ».

La situation ne date pourtant pas de la crise sanitaire : la France ne peut pas répondre aux besoins de sa population par sa propre production depuis les années soixante-dix, évalue le Cese. Le secteur des fruits a connu la plus forte dégradation de la balance commerciale française entre 2010 et 2018 : - 2,1 milliards d’euros. En 2018, les importations ont représenté plus du triple des exportations. Le déficit pour les légumes s’est accru de 0,8 milliard d’euros sur la même période. La situation est aussi mauvaise pour les légumineuses : la France produit environ 50 000 tonnes par an de lentilles, surtout vertes, et en importe près de 18 000 tonnes, surtout rouge et blonde, notamment parce qu’elles sont moins chères. « Dans ces conditions, une crise internationale, qui empêcherait les importations pendant une période brève, aurait des conséquences sévères sur certains secteurs », juge encore le Cese.

À l’échelle des villes, la situation paraît encore plus tendue. En moyenne, 98 % de leur alimentation est composée de produits agricoles importés et 97 % de leurs produits agricoles locaux sont exportés, révèle le cabinet Utopies dans une étude réalisée en 2017 (lire la définition de « local » dans l’encadré ci-contre). Depuis trois ans, aucune « évolution significative » n’est à constater, précise Boris Chabanel, expert en économies locales au sein du cabinet. Sur les cent premières aires urbaines de France (voir la carte), seules huit dépassent le seuil de 5 % d’autonomie alimentaire, alors que cinquante-huit sont sous la barre des 2 %. Avignon arrive en tête avec un peu plus de 8 %. Avec un taux d’autosuffisance inférieur à 0,2 %, les aires urbaines de Thionville, Compiègne, Creil et Forbach se situent en bas du classement. Par ailleurs, si Angers et Nantes présentent la meilleure diversité en matière d’autonomie agricole, très peu de villes atteignent un niveau d’autonomie supérieur à 5 % pour au moins vingt produits.

Des jardins récréatifs

Face à cette nouvelle course alimentaire, des villes comme Rennes et Lyon ont opté tous azimuts pour la création de jardins collectifs intra-muros, avant de constater qu’ils répondaient surtout à des enjeux sociaux et pédagogiques, plutôt que productifs, comme l’a rappelé le ministre de l’Agriculture lors de sa visite dans les jardins partagés de Seine-Saint-Denis, le 7 décembre. D’autres villes, comme Grenoble, ont fait de la place à des micro-fermes productives en plein air. A Paris, Nature urbaine a développé une activité maraîchère sur le toit du pavillon 6 du Parc des expositions. Installée juste avant le confinement, la société spécialisée dans le maraîchage sur des tours aéroponiques visera finalement le marché de la restauration. Certaines de ces micro-fermes se consacrent à une seule production, comme Paysan urbain dédié aux micropousses à Marseille et Paris. Si ce modèle d’agriculture urbaine peut prétendre à une production quantitative, ses circuits de distribution peinent encore à s’organiser, remarque Christine Aubry.

Reste les micro-fermes « indoor », telles qu’Agricool et sa production de fraises dans des containers, ou encore Infarm pour du basilic. « Nous mettons en garde les collectivités avec qui nous travaillons sur ce type de technologie, poursuit l’experte. Elles peuvent être très productives. Mais développer une usine à salades intra-urbaine peut concurrencer directement l’agriculture périurbaine qui rend d’autres services en termes d’emploi et d’environnement, que ne font pas les systèmes indoor. »

« L’agriculture urbaine ne nourrira pas les villes, confirme le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) dans un rapport de 2019. L’intérêt de l’agriculture urbaine est reconnu dans sa complémentarité avec d’autres sources d’approvisionnement périurbaines et rurales au sein de projets alimentaires de territoire. »

Dans le Tarn, Albi en est la preuve : avec ses 50 000 habitants, elle fut la première à revendiquer, en 2014, vouloir nourrir sa population à l’horizon 2020, avec une alimentation produite dans un rayon de 60 km. Mais la plupart des personnes installées sur les dix hectares acquis en six ans par la ville sont reparties, en raison de difficultés de production ou d’un bail trop précaire. « La ville n’a pas su assez travailler avec le monde agricole périurbain », commente l’experte de l’Inrae. L’idée de la mairie « est bonne, convient un habitant albigeois, Pierrot, fils d’agriculteurs, à Marianne dans son numéro du 7 novembre. Mais il faudrait installer des gens du métier. Sinon, les Albigeois risquent d’avoir la ligne “haricot vert”. »

Initiatives « anarchiques »

D’une façon générale, les villes tâtonnent dans leur quête de résilience. Quelques-unes se sont associées aux communes alentour pour créer leur projet alimentaire territorial (PAT). Dix impliquant une ville et une agglomération ont à ce jour été reconnues par le ministère de l’Agriculture. « Il est difficile de trouver des informations sur ces systèmes alimentaires territoriaux. Encore faut-il qu’ils soient définis, parce que c’est en général plutôt un fourmillement d’initiatives, assez enthousiasmant mais souvent très anarchique », a conclu, le 17 décembre, Luc Bodiguel, directeur de recherche au CNRS, en charge du projet Frugal (lié à la gouvernance alimentaire locale) lors d’un webinaire du réseau d’experts RMT alimentation locale. La plupart n’intègrent pas les agriculteurs périurbains ou ruraux dans leur gouvernance ou même leur fonctionnement. Pour l’Ile-de-France, « on constate un relatif effacement, et les milieux agricoles eux-mêmes ont été plutôt méfiants » au sein des programmes agriurbains, indique Patrick Moquay, enseignant à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles, et membre du projet Agrige sur les agricultures périurbaines, mené par le PSDR, programme de recherche partenariale pour et sur le développement régional.

Pour y voir plus clair et mieux saisir la place et les opportunités des agriculteurs au sein de ces démarches, les députés LREM, Julien Dive et Pascale Boyer, viennent d’être chargés par la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale, de mener une mission sur « l’autonomie alimentaire de la France et au sein de ses territoires ». Elle débute en janvier, avec cette certitude : aucune ville ne peut atteindre 100 % de son autonomie alimentaire, encore moins avec sa seule agriculture urbaine.

Rosanne Aries
Focus

Autonomie alimentaire

Le degré d’autonomie alimentaire correspond à la part de la production agricole locale (exprimée en euros ou en quantité) dans la totalité des produits agricoles incorporés dans les différents produits alimentaires consommés localement sur une année (cabinet Utopies et Inrae).

Local

A la manière de l’« élevage intensif », c’est un terme qui connaît autant de définitions que d’individus. Le local ne correspond pas à un nombre de kilomètres fixe. « C’est ce qu’il y a de plus près concernant un produit », indique l’Inrae. Le poisson (marin) local en région parisienne vient ainsi de Normandie ou de Bretagne.

Interview
« Les villes doivent renforcer leurs liens avec les agriculteurs » Christine Aubry, ingénieure fondatrice de l’équipe Inrae-AgroParisTech affectée à l’agriculture urbaine

« Les villes françaises qui partent à la conquête de leur autonomie alimentaire en ne se basant que sur une agriculture développée intra-muros n’y parviendront pas. Elles l’augmenteront si seulement elles renforcent leurs liens avec les agriculteurs des zones périurbaines, voire rurales. Car plus largement, c’est bien à l’échelle du département ou de la région que les projets de résilience des villes donneront des résultats.

Les installations sur des projets agricoles urbains, de personnes issues de reconversion professionnelle ne suffiront pas. Celles-ci, qui pour la plupart ont déjà fait une première carrière, souvent dans le commerce ou la communication, ont un rôle incontestable à jouer. Elles ont été des aiguillons et elles continueront de l’être. Ce qui est très important pour la sensibilisation des consommateurs. Mais les collectivités doivent en priorité essayer de recontractualiser avec les agriculteurs des territoires périurbains et ruraux. Elles doivent réfléchir à la manière de les accompagner pour mieux répondre, par exemple, aux besoins de la restauration collective, sans les étrangler financièrement.

Les collectivités doivent en prendre conscience, au même titre que les agriculteurs qui peinent à s’impliquer. Pourtant, je reste persuadée que l’avenir d’une grande partie d’entre eux sera déterminé par leur manière de renouer des liens avec la ville, même si cela doit passer par des évolutions de leur système de production. Suivant les territoires, en particulier dans les régions agricoles très spécialisées, un plan de rediversification devra être élaboré avec les agriculteurs pour couvrir une majorité de productions. Les flux d’approvisionnement devront aussi être réorganisés.

Et les consommateurs devront accepter de voir revenir l’agriculture à proximité de chez eux -pas forcément celle qui leur plaît - en tolérant qu’elle puisse présenter, comme toute activité économique, des contraintes pouvant peser sur le voisinage. Il s’agit de négocier en bonne intelligence ces nouvelles cohabitations. »

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Cet article est paru dans La France Agricole

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