Qui mieux qu’Anne-Cécile Suzanne peut témoigner du fossé qui existe entre agriculteurs et citadins ? Elle qui, agricultrice depuis une petite dizaine d’années, a grandi sur la ferme familiale du Perche, une campagne prise d’assaut par les Parisiens en mal de vert. Elle qui a côtoyé, lors de ses études, les futures élites urbaines de la nation. Elle encore qui a travaillé à Paris chez Deloitte, un grand cabinet de conseil international. Fille du pays percheron, elle y est pourtant revenue à plein temps en 2020, pour prendre la direction adjointe de la coopérative locale.

Élevage familial de blondes d’Aquitaine

Bien avant cela, en 2013, elle avait déjà repris l’élevage familial de blondes d’Aquitaine et ses grandes cultures. La convalescence, puis le décès de son père l’ont poussée à faire ce choix. Alors qu’un pan de sa vie d’avant s’effondre, Anne-Cécile quitte Boston (États-Unis), où elle étudiait.

Anne-Cécile déploie des trésors d’énergie pour sauver ce qui tient encore debout, à commencer par l’exploitation. « Je venais de perdre mon père. J’étais incapable de me séparer de la ferme », relate-t-elle, la gorge nouée.

Elle embauche un salarié. Elle lui est reconnaissante d’avoir assuré la continuité et de lui avoir transmis son savoir. « Même si je revenais souvent les week-ends pour aider, j’ignorais l’essentiel. Mon père n’avait pas pensé à m’apprendre », lâche-t-elle sans reproche.

Science Po Paris

De front avec la reprise de l’exploitation, Anne-Cécile s’acharne et continue de passer des concours. Elle décroche Sciences Po Paris, comme une belle revanche sur le sort de la vie. Elle passera ainsi deux ans dans la Ville lumière, à raison de deux jours par semaine, en alternance avec le travail à la ferme. Se forge alors en elle l’idée de mettre ce qu’elle est au service d’un combat pour rétablir la vérité dans l’opinion sur les sujets agricoles.

« Quand on parle d’agriculture, on parle de la vie des gens, de ce qu’ils font trois fois par jour. »

« À Sciences Po, j’ai été frappée de l’ignorance des étudiants au sujet de l’agriculture, alors même qu’ils étaient très savants par ailleurs, se souvient-elle. Cette formation m’a aussi donné le goût et la confiance pour le débat d’idées. C’est très sain et c’est normal de confronter ses idées aux autres. C’est parfois un peu ce qui manque dans la profession agricole. »

À cette époque, elle envoie une tribune au quotidien Le Monde. Passé la surprise de la publication, elle en fait très vite paraître d’autres dans Le Monde, Les Échos et Le Figaro. Encore aujourd’hui, Anne-Cécile prend régulièrement la plume dans la presse nationale. Elle prépare aussi un livre.

De belles rencontres

Son engagement médiatique lui vaut de belles rencontres, notamment celle d’Édouard Bergeon, le réalisateur du film Au nom de la Terre. tourné avec l’acteur Guillaume Canet. « Il y a des mains tendues des deux côtés», témoigne-t-elle.

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«Quand on parle d’agriculture, on parle de la vie des gens, de ce qu’ils font trois fois par jour, poursuit-elle. Le lien entre agriculture et société est évident. En parallèle, les agriculteurs sont de moins en moins nombreux. Pour peser, nous n’avons plus d’autre choix que de nous associer à la société. »

Alexis Dufumier