Édouard Bergeon nous reçoit dans son restaurant, qu’il a ouvert récemment à Paris avec un ami. Dans les assiettes, uniquement des produits de qualité. Ici, comme dans son dernier long-métrage, il dénonce les modes de production industriels. « Au nom de la terre est un film coup de poing. Je veux que ça soit la fin d’un monde. Mon père s’est ôté la vie en avalant des phytos, et ce n’est pas anodin. »

En 2013, dans un documentaire intitulé Les fils de la terre, le réalisateur avait suivi Sébastien, un éleveur du Lot. Les difficultés de ce dernier, si proches de celles de son père, lui avaient permis de montrer qu’en une génération, la détresse n’avait pas disparu des campagnes. En 2019, avec sa première fiction, il expose cette fois-ci les rouages intimes d‘un cercle implacable : l’endettement, l’isolement et la dépression.

Plus fort que le réel

Enfant, Édouard Bergeon ne voulait pas devenir agriculteur. Il s’imaginait ingénieur agronome, ou cycliste. Il a finalement commencé sa carrière comme journaliste sportif, avant de devenir reporter pour France 2. Et c’est à 27 ans qu’il se lance dans son premier documentaire.

« Portée par des comédiens, la fiction est plus forte, mais pour faire fonctionner une histoire à l’écran, on doit s’affranchir de certaines choses. Notre ferme, par exemple, a brûlé deux fois, et la descente de mon père a duré près de deux ans », confie-t-il. Dans Au nom de la terre, Guillaume Canet incarne cet exploitant à la dérive. « Par chance, l’acteur apprend vite. En vingt minutes, il savait déjà reculer avec un pulvé ou une benne pleine », s’amuse le cinéaste. Des compétences qui se sont avérées précieuses puisqu’il désirait reproduire la ferme de son adolescence jusque dans ses moindres détails. « Je voulais être techniquement irréprochable. Si la scène se passe en 1996 ou en 1997, il ne faut pas utiliser du matériel de ces années-là, mais des engins construits cinq ou dix ans auparavant. On a retrouvé les machines d’époque chez des concessionnaires ou encore chez des voisins, qui nous ont beaucoup aidés », se félicite-t-il.

Le temps du changement

« Un certain modèle agricole, soutenu par la chimie, est terminé », appuie-t-il. Mais il comprend les difficultés rencontrées sur le terrain. Grâce, entre autres, à Paul François, l’agriculteur qui a attaqué Monsanto en justice, un homme qu’il connaît bien et qui lui a raconté sa lente transition. « Paul a mis dix ans pour se convertir au bio. Quand on est sur des trésoreries tendues, c’est compliqué. Bio ou agriculture de conservation, il existe des solutions, mais elles demandent du temps », rappelle-t-il.

Le temps, c’est précisément ce dont son père a manqué. Pour lui et pour ses proches. « Même avec une famille, on peut se sentir seul. Souvent, la seule bouffée d’air, c’est la visite du commercial, mais ça ne suffit pas ».

Ivan Logvenoff