« On a l’impression que c’est un peu du copinage. Ceux qui sont vraiment syndiqués vont être favorisés. Alors que ceux qui paient leurs cotisations sans vraiment s‘impliquer ne seront pas vraiment soutenus. » C’est ainsi que Morgane, éleveuse de vaches laitières en Bourgogne-Franche-Comté, s’est progressivement éloignée du syndicalisme. « Normalement, ils sont censés être là pour soutenir tous les agriculteurs », argumente celle qui a été trésorière pendant trois ans de Jeunes Agriculteurs (JA).

Du « copinage » à la Safer, en passant par des syndicats « un peu juges et partie » dans les coopératives, jusqu’à être « cul et chemise » avec les institutions locales… Les agriculteurs interrogés partagent le même sentiment de désabusement. « Je ne me retrouve dans aucun des trois principaux syndicats agricoles (FNSEA et JA réunis, Coordination rurale (CR) et Confédération paysanne, NDLR). Leurs positions sont de plus en plus clivées », estime Jean-Philippe, polyculteur et éleveur en Normandie. Comme Morgane, il n’a pas voté aux élections professionnelles de 2025. Et ce, depuis son installation en 2009.

L’abstention, premier syndicat agricole de France

Quand les syndicats se battent continuellement pour savoir qui est le plus représentatif, le constat est sans appel. Avec 48,6 % de participation aux élections professionnelles des chambres d’agriculture, le premier syndicat de France est bien l’abstention, comme le souligne un agriculteur répondant à notre appel à témoignages sur les réseaux sociaux. L’abstention est en partie « une protestation silencieuse contre la FNSEA », observe Alexandre Hobeika, chercheur en science politique au Cirad (1) et spécialiste du syndicalisme agricole.

Ce n’est pas pour autant que les autres syndicats ont la cote. D’après le baromètre annuel du Cevipof et d’Agro Toulouse, publié en septembre 2025, seuls deux agriculteurs sur dix se sentiraient proches de la Coordination rurale, une proportion similaire pour l’alliance FNSEA et JA et un sur dix de la Confédération paysanne. Au total, 42 % des agriculteurs (sur 1 082 interrogés) disent ne se sentir proche d’aucun syndicat.

Des actions trop « violentes »

Si Morgane est déçue de JA, elle ne se retrouve pas non plus dans les autres syndicats qu’elle décrit comme « extrêmes ». Elle cite par exemple la violence des actions de la Coordination rurale ou l’idéologie de la Confédération paysanne : « Ils veulent imposer leurs idées, ils ne sont pas très ouverts d’esprit. »

Pendant une mobilisation de JA, Samuel, céréalier et éleveur de porcs en Bretagne, dit avoir vu « certains syndiqués mettre des allume-feu dans des étagères de supermarché et salir les allées ». « Ça m’a dégoûté », relate-t-il. Parfois « violentes », les forces syndicales ont tendance à « donner une image très négative de l’agriculture », poursuit-il, citant notamment la Coordination rurale.

Les abattages de troupeaux pour lutter contre la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) ont ravivé la colère agricole. En janvier, chacun à leur tour, les syndicats se sont rendus à Paris avec leurs tracteurs pour faire pression sur le gouvernement. « C’était une petite guéguerre. La surenchère entre les forces syndicales ne fait pas avancer le schmilblick », commente Jean-Philippe.

S’engager localement

« Le non-syndicalisme est le fruit d’une colère qui résulte d’une crise agricole de grande ampleur », décrypte Marc Dufumier, professeur émérite d’AgroParisTech. Les agriculteurs n’ont pas l’impression que les syndicats nationaux répondent aux enjeux locaux et préfèrent s’engager de façon plus concrète. « On opère en créant des Cuma ou des groupes d’échange à l’échelon local. Ça donne de l’air pour nos fermes même si cela n’influe pas sur le décisionnel. Bref on s’adapte », se résigne Jean-Philippe.

Au cœur de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, une centaine d’agriculteurs se sont associés après avoir manifesté sans drapeau en janvier. « Ce collectif asyndical [A7 Agri 2.0] nous représente bien mieux que les syndicats qui parlent au niveau national », juge Yoan Noir, éleveur dans la Drôme, qui estime plus payant de « se bouger localement ». « Les syndicats sont divisés alors que l’union fait la force », abonde Jean-Alain Morvan, céréalier en Isère.

Le groupe s’est structuré en association. Thierry Jurdic, arboriculteur du département, s’est éloigné des syndicats après une maladie sur les vergers du secteur. « C’était une catastrophe dans le département, et le syndicat, cul et chemise avec l’Administration, ne nous a absolument pas soutenus. Je ne sais pas si notre collectif aura plus de résultats, mais au moins il y a beaucoup d’écoute et de bienveillance. »

Une piste pour apporter un nouveau souffle au syndicalisme agricole ? Pour Pierre Mayance, chercheur en science politique à Paris I Panthéon Sorbonne, « il y a une nécessité des représentants syndicaux à renouveler leurs pratiques ».

(1) Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.