« Certains convois sont rentrés dans Paris, c’est déjà un exploit », s’est félicité le président du syndicat agricole, Bertrand Venteau, évoquant « une centaine » de tracteurs dans la ville. Tôt dans la matinée, les tracteurs étaient sagement alignés sous l’Arc de triomphe ou la tour Eiffel, presque étonnés de ne pas avoir eu à ferrailler pour se frayer un chemin au cœur de Paris. Les agriculteurs qui ont investi la capitale au petit matin ce jeudi 8 janvier 2026 savourent leur coup de force. En haut des Champs-Élysées, sous l’Arc de triomphe, le calme vers 6 h 00, avant l’aube, comme si le jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre pour que les membres du syndicat Coordination rurale investissent les principaux monuments à bord de leurs engins massifs avait été tâche aisée.

Une dizaine de tracteurs sous la tour Eiffel

D’après un journaliste de l’AFP, une vingtaine d’agriculteurs étaient présents à la tour Eiffel, une dizaine de leurs tracteurs étaient garés tout près. Sur la pelle d’un tracteur, il est inscrit « CR 33 NON AU MERCOSUR ». Selon Ludovic Ducloux, coprésident de la Coordination rurale de Gironde, les agriculteurs sont arrivés vers 3 h 30-4 h 00 près de la Dame de fer. « On a mis 40 minutes à arriver, on n’a pas trouvé de gendarmes sur notre route », a-t-il commenté. « On avait dit qu’on monterait à Paris, on y arrive », ajoute-t-il.

Partis mardi matin depuis le Sud-Ouest pour rejoindre la capitale, une vingtaine de tracteurs et quelques voitures ont été bloqués par la gendarmerie mobile à 5 h 30 ce jeudi 8 janvier, à Viry-Châtillon, en Essonne, à 27 kilomètres de la capitale. Une trentaine d’agriculteurs de la Coordination rurale des Pyrénées-Atlantiques, des Landes, de la Dordogne, de l’Aveyron, du Tarn, de la Lozère, du Cantal et de l’Hérault ont été contraints de stopper leur convoi en plein cœur de la ville de 30 000 habitants.

« Nous sommes partis à 1 heure du matin d’Étampes puis rapidement nous nous sommes dispersés par crainte d’être repérés par la gendarmerie, raconte Jérôme Fougassier, éleveur de bovins viande à Bozouls, en Aveyron. Nous avons perdu du temps et sommes arrivés trop tard à l’approche de Paris. » Malgré leur déception d’être stoppés si près du but et leur grande fatigue après deux jours de trajet, les agriculteurs, certains les larmes aux yeux, dénoncent toujours la gestion de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC).

Jérôme Fougassier, administrateur à la CR de l'Aveyron, devant son tracteur arrêté à Viry-Châtillon (Essonne) (© Florence Melix)

« Sur l’Aubrac, entre Aveyron, Cantal et Lozère, nous avons 1 million de vaches, compte Damien Bouquet, éleveur de bovins viande et de brebis laitières à Chanac en Lozère. Si on nous les tue, que va-t-il nous rester ? » « D’un côté, on abat des vaches, et de l’autre, on va en importer avec le Mercosur, renchérit Jérôme Fougassier. On éteint la richesse d’une filière française pour importer de la « merde » », se désole-t-il. « J’ai peur que mes enfants parlent bientôt de l’agriculture au passé. »

Alors que certains agriculteurs sont partis en RER rejoindre Paris, les autres attendent auprès de leurs tracteurs de connaître leur sort. Si la piste de la fourrière paraît compliquée, ils pourraient être invités à reprendre la route en sens inverse en fin de journée ou demain. En attendant, les agriculteurs ont bénéficié du soutien total des habitants qui leur ont apporté cafés et viennoiseries. Le maire leur a également mis à disposition une salle communale si besoin.

« On n’est pas là pour foutre le bazar »

Autour de 9 heures, sur le rond-point de l’Arc de Triomphe, un important dispositif policier a été déployé. « France ! Veux-tu encore de tes paysans ». « C’est symbolique d’être là aujourd’hui car malgré toutes les actions qui ont eu lieu dans les régions rien n’a bougé du côté du gouvernement et des députés, souligne Nicolas, éleveur dans le Lot-et-Garonne. Finalement, je pense qu’on n’attendra rien de plus car le Mercosur c’est déjà signé et la DNC ils ne veulent rien n’entendre. » Bonnet jaune Coordination rurale vissé sur la tête, Nicolas est venu à Paris en voiture, il aurait roulé toute la nuit pour rallier la capitale.

Selon Édouard Lynch, professeur d’histoire contemporaine à l’université Lyon 2, « l’enjeu d’atteindre Paris est très symbolique ». « Il y a une puissance médiatique. Une dizaine de traceurs suffisent à faire réagir. Cela permet d’opposer deux mondes entre la vraie France paysanne contre les urbains et les Parisiens », analyse-t-il.

Une action « inacceptable » pour le gouvernement

« Nous voulons être reçus ce jour par la présidente de l’Assemblée nationale et le président du Sénat », précise Bertrand Venteau, président deuxième syndicat agricole français. À 10 heures, les manifestants étaient appelés à se rassembler devant l’Assemblée nationale. Mercredi 7 janvier 2026, au micro de France Inter, Bertrand Venteau avait affirmé que son syndicat entendait porter « pacifiquement » ses demandes aux parlementaires et sur des lieux parisiens « symboliques », quitte à voir la moitié de ses troupes « finir en garde à vue ».

Et cela n’a pas manqué. Figure de la contestation agricole face à la gestion par l’État de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), Éloi Nespoulous, président de la Coordination rurale de l’Aveyron a été placé en garde à vue mercredi 7 janvier au soir, près de Nemours (Seine-et-Marne). Il est finalement sorti du commissariat ce jeudi 8 janvier en milieu d’après-midi.

En effet, un arrêté de la préfecture de police mercredi soir a interdit l’accès des tracteurs à certaines zones sensibles de la capitale notamment l’Élysée, Matignon, le Parlement, les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique, ou le marché de Rungis, entre autres.

Au total, d’après Bertrand Venteau, une centaine de tracteurs sont entrés dans Paris, « un exploit ». Selon le ministère de l’Intérieur, ils ont par petits groupes « contourné et forcé parfois en prenant des risques totalement inconsidérés les barrages mis en place en grande couronne et en petite couronne » de Paris. L’action des agriculteurs à Paris est « inacceptable », le gouvernement « ne laissera pas faire », a assuré Maud Bregeon, la porte-parole du gouvernement.

« Il faut continuer de se battre »

Devant l’Assemblée nationale, la Coordination rurale entendait bien protester notamment contre l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et des pays du Mercosur, mais aussi contre la gestion par l’État de l’épizootie de dermatose nodulaire bovine (DNC) qui a attisé la colère agricole au début de décembre dans le Sud-Ouest, bastion historique du syndicat. En ce jour de mobilisation, près d’une centaine de manifestations aux bonnets jaunes étaient postés face à la chambre des députés. Les forces de l’ordre se trouvaient sur place.

Aux alentours de 11 heures, Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, est allée à la rencontre des agriculteurs. « Démission, démission », ont alors scandé les manifestants. Après cinq minutes dehors, l’élue au sein du palais Bourbon. Dans ce laps de temps, Agnès, céréalière à la retraite venue de Seine-et-Marne en a profité pour interpeller la présidente de l’Assemblée nationale.

« Elle m’a dit qu’il faut continuer de se battre », relate l’agriculture affiliée Coordination rurale. « Moi, pendant, ça fait 35 ans que je me bats, d’années en années, j’ai l’impression que la situation s’aggrave pour le milieu agricole », renchérit-elle.

« On ne vient pas à Paris pour le plaisir »

Toute la matinée, les manifestants n’ont pas faibli. Ils sont restés postés devant l’Assemblée nationale. Pendant ce temps, députés ou encore simples citoyens sont venus échanger avec les agriculteurs.

Une centaine de manifestants affiliés Coordination rurale étaient présents ce jeudi 8 janvier 2026 devant l'Assemblée nationale, ils attendent des mesures concrètes de la part des députés et du gouvernement. (© Lucas Santerre/GFA)

« On ne vient pas à Paris pour le plaisir, on le fait car on n’a pas le choix, je souhaite les politiques changent », raconte Laëtitia, jeune éleveuse de blondes d’Aquitaine installée dans le Lot-et-Garonne. Pour monter à la capitale, l’agricultrice explique avoir dû laisser seule son mari gérer l’exploitation et s’occuper de sa fille le temps d’une journée. « Si je suis là aujourd’hui ce n’est pas que pour la DNC, c’est pour revendiquer un salaire plus juste et dénoncer la concurrence déloyale avec d’autres pays, affirme-t-elle. Les pouvoirs publics doivent se poser les bonnes questions. »

Pour l’heure, le premier ministre, Sébastien Lecornu, promet des annonces vendredi 9 janvier 2026. Il détaillerait « les mesures qu’il entend très concrètement mettre en place ».