C’est un sujet qui, au premier abord, semble local : le Sage Vilaine — Schéma d’aménagement et de gestion des eaux d’un bassin qui couvre une large partie de la Bretagne et déborde sur les Pays de la Loire — est devenu en quelques semaines un enjeu national, cristallisant les tensions entre monde agricole et impératifs environnementaux.
Le passage d’un enjeu de terrain à un sujet d’envergure nationale s’explique, selon Loïg Chesnais-Girard, président de la région Bretagne et de la commission agriculture, pêche et forêt de Régions de France, par un choc entre la gestion des ressources locales et les interventions politiques du sommet de l’État. Lors d’un échange avec quelques journalistes à Paris, le 4 février 2026, l’élu socialiste a vivement critiqué cette ingérence : « Ça dérape parce que la politique nationale se mêle de nos affaires locales », assène-t-il.
Un compromis fragilisé
Le président de la Région Bretagne rappelle qu’un accord avait été trouvé avec la chambre d’agriculture et les élus locaux, avant que deux événements ne viennent fragiliser le compromis : les élections des chambres d’agriculture, où les nouveaux élus ont voulu « montrer les muscles », et le retrait du syndicat du Haut-Morbihan pour le financement des contreparties à l’arrêt de certaines molécules chimiques. La concertation au sein de la Commission locale de l’eau (CLE) devait aboutir à un vote définitif, mais, le 11 décembre 2025, suite à une mobilisation de la FDSEA, de Jeunes Agriculteurs et de la Coordination rurale, le préfet d’Ille-et-Vilaine, Franck Robine, a dû reporter le vote. Une mesure cristallise particulièrement les oppositions : l’interdiction progressive de certains herbicides sur le maïs dans les parcelles à risque d’érosion situées près des zones de captage prioritaires, prévue pour 2029 (1).
Puis, en janvier, dans le contexte de la crise des agriculteurs, le gouvernement a multiplié les annonces pour apaiser les tensions liées à la gestion de l’eau. Le Premier ministre a suspendu toutes les décisions locales relatives à la politique de l’eau (Sdage, Sage, etc.) jusqu’à la présentation d’une loi d’urgence agricole au Salon de l’agriculture (du 21 février au 1er mars), où il prévoit d’annoncer un « cap sur l’eau ». Alors, même si la Commission locale de l’eau (CLE) votait le texte, le préfet ne pourrait pas signer l’arrêté d’approbation.
Disparités régionales
Pour Loïg Chesnais-Girard, ces interventions sur « toutes les décisions relatives aux questions de la politique de l’eau » illustrent l’échec du politique national à saisir les enjeux locaux. « On ne peut pas, encore une fois, résoudre tous les problèmes depuis Paris, s’agace l’élu breton. […] Le sujet de l’eau en Occitanie n’est pas le même que celui de l’eau en Île-de-France, et encore moins que celui de l’eau en Bretagne. » Selon lui, un « grand débat national sur l’eau », serait donc voué à l’échec. « Mettre dans une salle l’ensemble des associations environnementales, les scientifiques, les agriculteurs, les élus, les représentants de la société civile, pour dire 'on va trouver un consensus sur l’eau', ce n’est pas possible. »
Aussi appelle-t-il au contraire à une décentralisation accrue, et plaide pour que les régions prennent la main sur la politique de l’eau afin de la connecter directement aux enjeux agricoles. Pour sortir de l’ornière, Loïg Chesnais-Girard propose que les régions qui le souhaitent prennent les compétences des agences de l’eau – ou, a minima, que leur gouvernance soit réformée pour donner davantage de poids aux présidents de région. « Si vous nous laissez la main sur l’eau, on pourra connecter le sujet de l’eau et celui de l’agriculture, et construire une équation financière plus cohérente », plaide-t-il. L’objectif : investir en amont pour réduire l’impact environnemental des activités humaines sur les bassins-versants, plutôt que de payer la dépollution de l’eau pour l’alimentation humaine.
Trouver des financements
Sur le Sage Vilaine, Loïg Chesnais-Girard ne nie pas les difficultés. « Aujourd’hui, l’équation financière n’est pas complètement bouclée », reconnaît-il. Mais selon lui, la sortie des produits phytosanitaires est « inévitable au regard des enjeux de santé et du travail scientifique d’aujourd’hui ». En revanche, « il faut de la méthode pour en sortir. Et cette méthode nécessite notamment de l’argent », insiste-t-il, citant les paiements pour services environnementaux (PSE) et les cofinancements adaptés.
L’élu socialiste dénonce également l’instabilité des financements publics : « Quand on lance des programmes et que, pour des raisons budgétaires, l’État coupe les financements, je ne vois pas comment les accords peuvent tenir dans le temps. » Un responsable politique qui annonce une priorité « mais n’est pas capable de mettre en œuvre les engagements financiers dans la durée, abîme le sens même du compromis », assène-t-il.
Le compromis ou l’explosion
Partisan du « compromis social-démocrate », Loïg Chesnais-Girard refuse le passage en force. « Si on passe en force, dans deux ans tout explose. Et ça n’a aucun sens », prévient-il. Selon lui, les meilleurs accords sont ceux « bien négociés en local » car ils sont les seuls capables de « tenir dans le temps ». Le président de région insiste sur la nécessité d’éviter les tensions « ville contre campagne ». Lorsqu’une métropole comme Rennes doit négocier avec son arrière-pays pour protéger son eau, « on tombe vite dans des débats ville contre campagne qui génèrent de fortes tensions ». D’où l’intérêt, selon lui, de l’échelon régional ou départemental pour avoir « un débat plus global ».
Quant à la Bretagne, Loïg Chesnais-Girard le répète : « Elle ne veut pas arrêter de produire. Elle participe à la souveraineté alimentaire. » Mais, avertit-il, « un éleveur porcin ou un maraîcher qui refuse de régler ses problèmes parce que ça baisse son revenu immédiat, et qui se dit 'on verra pour le suivant', abîme la capacité de production de la Bretagne ».
Reste à savoir si la Commission locale de l’eau (CLE) du Sage Vilaine parviendra à se réunir sereinement ces prochaines semaines. La députée socialiste d’Ille-et-Vilaine Claudia Rouaux a d’ailleurs interrogé le gouvernement fin janvier sur « les engagements qu’il compte prendre pour garantir le bon déroulement du vote définitif ». Le compromis cher à Loïg Chesnais-Girard semble encore loin d’être trouvé.
(1) Pour la FDSEA et Jeunes Agriculteurs d’Ille-et-Vilaine, ce Sage est « trop contraignant ». À l’inverse, Eau et Rivières de Bretagne, Bretagne Vivante et d’autres associations environnementales dénoncent une « atteinte à la démocratie de l’eau » et rappellent que plus de 90 % des masses d’eau du bassin Vilaine sont dégradées.