« Les millions ont disparu » tranche Emilie Lecerf, directrice de Vivéa. Porté plusieurs années par des « prévisions très favorables », l’organisme de formation des agriculteurs et agricultrices, Vivéa, s’est heurté à une chute brutale de ses financements cet hiver. À qui la faute ? Ni à l'État, ni à la MSA, ni aux politiques, mais bien aux revenus agricoles eux-mêmes. Sur le stand de l'organisme au salon de l’agriculture, lundi 23 février 2026, Emilie Lecerf l’explique : « nous recevons une collecte opérée par la MSA avec une assiette de calcul sur le revenu agricole ». Les agriculteurs versent, chacun, « entre 82 € et 428 € par an de contribution annuelle » au fond de formation Vivéa.
Mais le revenu agricole a chuté ses dernières années, « de 28 % », et avec lui, les recettes du fonds. « Ce 28 % était complètement non anticipable ». Or, cette collecte « demeure la seule ressource » du fonds à l’heure actuelle. La directrice de Vivéa estime, en 2025, la perte entre le budget prévisionnel et la collecte réelle (finalisée en mars 2026 pour le budget 2025) à 10 millions d’euros au niveau national. À titre de comparaison, le budget de 2024 avait bénéficié de la conjoncture favorable du revenu agricole avec un budget final supérieur de deux millions d’euros au prévisionnel (69 millions d’euros).
-10 millions en 2025
Les formations sont directement impactées. En Auvergne-Rhône-Alpes, première région à former les agriculteurs, le budget de février est, par exemple, passé d’1,9 million d’euros, à 900 000 euros. « La moitié des formations ne seront pas financées » déplore un élu Vivéa qui a requis l’anonymat. Le comité régional a dû prioriser les formations laissant de côté certains organismes.
Ainsi, l’Atelier paysan, qui forme les agriculteurs à l’autoconstruction et à la réparation a eu « pratiquement 100 % de ses formations recalées » dans la région. Une « catastrophe » pour son directeur, Marc Chenais qui a vu, cet hiver, 80 % de ses formations recalées à l’échelle nationale, faute de budget. Les 20 % restants sont issus des formations délivrées aux salariés agricoles, qui ne sont pas financées par Vivéa. Uniquement pour la fin de l’année 2025, 280 agriculteurs inscrits n’ont finalement pas pu bénéficier de la formation.
La priorisation par les comités Vivéa régionaux « présume ce vers quoi les paysans doivent se former. Mais toutes les personnes qui s’inscrivent à nos formations considèrent que c’est prioritaire pour eux », pointe Marc Chenais. S’il ne remet pas en cause la réalité des baisses budgétaires, il dénonce un effort qui n’est « pas réparti de façon équitable ». Déterminer le module « réparation et maîtrise des outils » comme secondaire est « une manière d’organiser une forme de dépendance à l’agroéquipement. Les agriculteurs ne sont plus maîtres de leurs outils », s’inquiète le directeur.
Plafond de formation à 2 000 € par cotisant
La situation ne devrait pas aller en s’arrangeant. Les régions Nouvelle-Aquitaine et Pays-de-la-Loire seraient aussi particulièrement touchées par la baisse du budget. « Les prévisions sont assez pessimistes, avec une baisse de plusieurs millions d’euros par an » à l’échelle nationale, précise Emilie Lecerf. Vivéa « a dû prendre » des « mesures extrêmement drastiques ». Alors que les agriculteurs pouvaient bénéficier de formations jusqu’à 3 000 € euros par an, le plafond sera désormais de 2 000 €. Une mesure équitable pour la directrice, puisque « souvent, le plafond n’était utilisé que par moins de 1 % des stagiaires ». La somme de 2 000 € étant d’ailleurs « plus conforme à la moyenne des financements ».
Le prix des formations est aussi regardé avec précision : « nous avons baissé de 5 à 10 euros l’heure par stagiaire ». Et le nombre d’agriculteurs et d’agricultrices formées en même temps est plus strict : assez pour rentabiliser la formation, mais pas trop pour limiter le coût global.
Lisa Nautré, référente réglementation et aides à Bio Ariège-Garonne en fait l’amer constat. « En moyenne, on perd une dizaine d’euros par heure et par participant aux formations. On se retrouve donc à devoir prendre plus de stagiaires pour sécuriser la formation et rentrer dans nos frais », explique-t-elle. Sauf que dans le même temps, « Vivéa met plus de contraintes sur le nombre de participants » pour limiter le montant total des formations financées. « Pour avoir plus de douze participants à une formation, il faudra pouvoir fournir une liste environ un mois à l’avance à Vivéa, sachant que les formations se remplissent souvent dans les deux semaines, voire moins, avant la formation. »
Quelles solutions ?
L’État, en revanche, n’intervient pas pour pallier le manque à gagner. « Ce n’est pas son job » de financer la formation professionnelle, balaie Emilie Lecerf, qui assure avoir financé des formations cet hiver grâce aux fonds propres de Vivéa. L’organisme s’est aussi mis à la recherche de fonds, en passant par « des projets de cofinancement de formation avec les collectivités territoriales » et auprès d’autres acteurs.
L’élu régional Vivéa en région Auvergne-Rhône-Alpes plaide, lui, pour suspendre le renouvellement du Certiphyto cette année, pour récupérer 10 millions d’euros. « Il faut le repasser tous les cinq ans. Ce n’est pas de la formation. L’État nous impose quelque chose mais veut qu’on utilise le fonds de formation pour cette réglementation », pointe-t-il. Conscient que Vivea n’est pas à l’origine de la baisse de financement, il dénonce l’abondement de formations « personnelles », comme le permis poids lourd, qui ne bénéficient pas « au collectif ».
Il regrette aussi la déconnexion du conseil d’administration national, qui n’est « pas en lien avec les gens qui s’occupent de la formation ». L’élu encourage la révision de la gouvernance nationale pour y intégrer les présidents de comités territoriaux pour pallier la problématique actuelle : sur les besoins de formation, « on n’écoute pas le terrain ».