Les attaques israelo-américaines du 28 février 2026 en Iran et l’escalade qui s’est ensuivie ont rapidement fait réagir à la hausse les cours des engrais. C’est notamment le cas pour l’urée et le phosphate de diammonium (DAP), dont les prix internationaux sont « montés en flèche », indique Majda En-Nourhi, chargée d’études économiques sur le marché international des céréales, lors d’un point fait avec la presse tenu le 11 mars 2026 après le conseil spécialisé mensuel des grandes cultures de FranceAgriMer.
Benoît Piètrement, président du conseil spécialisé, et vice-président de l’AGPB, partage son inquiétude sur la hausse des charges qui « va continuer à s’accentuer » pour les agriculteurs : un contexte « absolument étouffant ».
Malgré le fait que la couverture en engrais pour la récolte de 2026 est « faite dans les grandes lignes », il craint des diminutions de doses sur les troisième et quatrième apports d’azote pour les céréales en place. Ce qui pourrait être préjudiciable pour la qualité des grains, notamment pour la teneur en protéines. « Ce serait vraiment dommage car derrière, c’est l’ensemble de nos marchés, intérieur et à l’export, qui en pâtirait », redoute-t-il. « On compte tous nos unités d’azote, et c’est terrible d’en arriver là. »
Et pour la récolte de 2027, la situation est encore plus floue : « On n’en sait rien du tout. »
Au 5 mars, l’urée origine Égypte s’affichait à 600,0 $/t, contre 473,8 $/t en moyenne en février 2026 ; la solution azotée origine États-Unis à 628,3 $/t contre 505,0 $/t en février ; le DAP origine États-Unis à 724,8 $/t contre 695,5 $/t en février. Ces hausses sont, selon la spécialiste, à la fois dues à « une demande saisonnière bien présente » et aux tensions géopolitiques. 30 % du commerce de l’urée et 20 % de celui de l’ammoniac (matière première pour la fabrication des engrais azotés) passe par le détroit d’Ormuz, bloqué par l’Iran.
« Le gaz européen est très sensible aux tensions géopolitiques »
Jusqu’à quel niveau les cours des engrais azotés pourraient-ils augmenter ? Difficile à dire à ce stade. Cela « va dépendre de la durée du conflit », estime Majda En-Nourhi. Et en particulier de la période de réouverture durable du détroit d’Ormuz. Selon Jean Jacquez, chargé d’études économiques sur le marché européen des céréales, ils pourraient connaître une hausse « importante », dans le sillage des cours du gaz.
Les prix du gaz, énergie nécessaire à la fabrication des engrais azotés, ont en effet aussi eu « une réaction rapide, à l’instar du pétrole Brent », commente Majda En-Nourhi. Elle note « une hausse très rapide » du gaz au début du conflit, puis un « léger repli » après la déclaration de Donald Trump, le 10 mars, évoquant que la guerre serait « bientôt terminée ».
« Le gaz européen est très sensible aux tensions géopolitiques : il est très réactif », explique-t-elle. Entre le 27 février et le 10 mars, le prix du gaz européen (indice Dutch TTF) « a bondi de 52 % », dépassant ponctuellement 50 €/MWh contre environ 32 €/MWh auparavant. En revanche, cette hausse « n’est pas encore semblable » à celle observée à la suite du déconfinement en 2021 puis au déclenchement de la guerre en Ukraine. Les cours avaient dépassé 200 €/MWh.
Taxes sur les origines russes et MACF
Jean Jacquez souligne par ailleurs que les cours européens du gaz n’étaient jamais vraiment redescendus à leur niveau d’avant la guerre en Ukraine. « On a déjà eu une digestion difficile de cette crise ukrainienne que l’on a un nouveau choc avec la guerre en Iran », pointe l’expert.
Etant importatrice nette de gaz, « l’Union européenne est fragile au niveau de son approvisionnement en énergie », souligne Jean Jacquez. En préférant les origines américaines aux russes, l’Union a « changé de dépendance ». Selon lui, « chaque choc géopolitique a un impact significatif » pour son approvisionnement.
En Europe, le lien habituel entre le prix du gaz et celui des engrais a été perturbé par deux éléments : la mise en place de taxes sur les engrais d’origines russes au 1er juillet 2025 et la mise en œuvre du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF ou CBAM, la taxe carbone) au 1er janvier 2026. Ces deux politiques ont tiré les prix des engrais à la hausse, alors que le cours du gaz était à la baisse, comme le confirme l’observatoire des prix de la Commission, dont les données courent jusqu’à la fin du mois de février seulement.
« On a cette faculté extraordinaire, en France et en Europe, de remettre des taxes sur un secteur qui est déjà en grande grande difficulté », ironise Benoît Piètrement.