Pour les grands fermiers-laboureurs du nord de l’Île-de-France, la chute des prix agricoles sous Louis XIV est l’occasion de sauter le pas. Grâce à l’accumulation antérieure, ils peuvent accepter les hauts fermages et ravir les morceaux de choix en se substituant à des fermiers moins solides. En juillet 1676, Jean Navarre cumule quatre corps de fermes et plusieurs marchés de terre, atteignant 430 ha à Villeroy-en-France, à 10 km au nord-ouest de Meaux (Seine-et-Marne). Treize charretiers sillonnent la plaine avec leurs attelages à deux chevaux. Pas moins de 1 686 bêtes à laine (dont 370 moutons et 570 brebis) assurent le parcage. Le cheptel vif rassemble 57 bêtes à cornes et 77 porcs. Dans la basse-cour s’ébattent trente douzaines de gros poulets, trente dindons – le volatile venu d’Amérique – et onze canes.

Trois pôles

Dix-sept ans plus tard, quand il meurt à 58 ans, Jean Navarre « honorable homme » cumule cinq corps de ferme dans la plaine de France, exploitant 754 ha. Un record alors ! L’entreprise Navarre – telle qu’on peut la saisir en 1693 –, s’étend sur huit kilomètres. Au sud-ouest, la ferme seigneuriale de Charny-en-France et le domaine isolé de Choisy-le-Temple dépendent d’une commanderie de l’Ordre de Malte dont Jean Navarre était Receveur général. À ce titre, il avait pris à sa charge la ferme isolée de La Trace, à Villeroy. La gestion se définit autour de trois pôles, le premier à Villeroy-Monthyon autour de la ferme de Puiseux, le second à Charny, matérialisé par la ferme seigneuriale, et le dernier, à l’autre extrême, avec Choisy-le-Temple, au milieu de la plaine de France.

« À sa mort, Jean Navarre cumule cinq corps de ferme de la plaine de France, exploitant 754 ha. Un record alors ! »

Mais la direction de cette vaste entreprise n’est pas fragmentée. C’est à Puiseux que dorment le maître et les siens, sa seconde épouse, « honorable femme » Marie-Anne Bouchet, et son fils du premier lit, Louis Navarre, 24 ans, qui participe à la direction. Là se trouvent les douze couverts d’argenterie, l’essentiel du linge, de la batterie d’étain (248 livres sur 400) et des provisions en vin. Là se soldent les opérations monétaires courantes. Dans le grand coffre de la salle basse, la trésorerie est à la mesure de l’exploitation : 2 000 livres en louis d’or et 11 000 en écus d’argent de 64 sols, la monnaie de billon n’étant pas digne d’être inventoriée ! La ferme louée à l’abbaye de Saint-Faron, où se rassemble tout le personnel qui travaille sur Villeroy, est le véritable siège de l’entreprise.

Non loin, à la ferme « d’En bas », ne reste qu’un domestique la nuit. En revanche, dans les trois autres fermes, charretiers et servantes travaillent en permanence. Le charretier principal fait office de contremaître alors que les autres, logés à l’écurie, ne perdent pas de vue les attelages. Quelques lits convenables, mais sans le confort de Puiseux, accueillent les Navarre, accourus chaque fois que nécessaire sur leurs trois chevaux de selle. Les frais de gestion se réduisent ainsi au minimum indispensable. La consommation domestique du maître, limitée à une seule ferme, évite tout double emploi.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen