Tandis que les lycées agricoles ont fermé leurs portes en raison des mesures sanitaires liées à l’épidémie de Covid-19, l’un d’eux risque de fermer définitivement. L’équipe enseignante et les représentants du personnel luttent contre leur direction pour ne pas voir disparaître le lycée du paysage et de l’environnement de Fénelon.

L’établissement privé catholique qui existe depuis 1845 est installé à Vaujours, dans la Seine-Saint-Denis. Rattaché par un contrat d’association au ministère de l’Agriculture, il propose des formations de la 4e au BTS à 160 élèves. Seules les formations en apprentissage seraient maintenues.

Une direction de mauvaise volonté ?

Philippe Jorgji est enseignant en économie et gestion. Également apiculteur, il s’occupe du rucher de l’école. « Notre établissement est très impliqué dans la transition écologique, décrit-il. Nos formations préparent nos élèves aux métiers du paysage, mais aussi à l’agriculture urbaine, à l’agroforesterie et à l’apiculture. »

« Notre public, essentiellement des élèves de la Seine-Saint-Denis et de la Seine-et-Marne souvent décrocheurs de l’Éducation nationale, trouve dans nos formations des perspectives d’étude intéressantes et porteuses d’emplois, estime-t-il. Malheureusement, aujourd’hui notre établissement est menacé de fermeture par notre organisme gestionnaire, l’Ogec Fénelon. » Pour l’enseignant, les raisons défendues par ce dernier sont infondées.

« L’éthique chrétienne c’est tendre la main, pas de couper le bras. »Philippe Jorgji, enseignant au Lycée du paysage et de l’environnement de Fénelon à Vaujours (Seine-Saint-Denis) au sujet de la fermeture de l’établissement privé catholique.

« Depuis plusieurs années, la direction générale menace de fermeture en raison d’un déficit financier qui serait dû à une baisse du nombre d’élèves du lycée. Mais celle-ci n’est pas si catastrophique. La direction ne nous a pas donné les moyens, regrette Philippe Jorgji. Elle a eu une volonté délibérée de limiter les inscriptions ainsi que de nous rapprocher avec le ministère de l’Éducation nationale, en regroupant dans certains cours les élèves de l’Éducation nationale et ceux du ministère de l’Agriculture. Mais c’est interdit ! Ce déficit financier n’est qu’apparent, martèle-t-il. Tout ça s’éloigne des valeurs que veut promouvoir l’établissement. L’éthique chrétienne, c’est tendre la main, pas de couper le bras. »

Vue aérienne des espaces naturels du lycée du Paysage et de l’environnement de Fénelon à Vaujours en Seine-Saint-Denis. © Géoportail. gouv

Le Comité social et économique (CSE) représentant le personnel de l’Ogec, a nommé un expert-comptable indépendant pour analyser la situation. Ce dernier relativise les chiffres mis sur la table par la direction. Selon le document présenté à La France agricole, le cabinet d’expertise démontre dans son rapport que l’établissement conserve une santé économique suffisante lui permettant d’autofinancer ses investissements.

« La direction a surtout la volonté de récupérer le bâtiment du lycée agricole cofinancé par la Région pour y transférer l’école primaire de l’Éducation nationale et un BTS Tourisme, car notre bâtiment est aux normes, explique l’enseignant apiculteur. Pour le récupérer le seul moyen, c’est de fermer le lycée en rompant le contrat d’association qui nous lie avec le ministère de l’Agriculture. Cela est précisé dans les orientations stratégiques de la direction. Si le lycée ne ferme pas, un bâtiment de 5 millions d’euros doit être construit. »

Les terrains d’application devenus constructibles

L’histoire ne s’arrête pas là. « En consultant le plan local d’urbanisme (PLU) de la ville de Vaujours, nous avons découvert que les espaces naturels de l’école Fénelon étaient devenus constructibles. » Le PLU de la commune, approuvé le 19 décembre 2017, prévoit la création « d’une zone d’équipement » sur des terrains « fortement impactés par les bruits de la circulation » et ne présentant pas « d’enjeu fort relatif aux milieux naturels et à la biodiversité ». Voilà comment la mairie qualifie le terrain d’application du lycée du paysage et de l’environnement constitué de 9 hectares. Une pastille verte désormais menacée d’extinction dans le tissu urbain particulièrement dense de cette partie de la Seine-Saint-Denis.

Extrait du rapport de présentation du plan local d’urbanisme de Vaujours représentant les terrains du groupement scolaire de Fénelon. © Mairie de Vaujours

Contacté par La France Agricole sur les raisons précises de cette fermeture, Patrick Lalague, le directeur de l’ensemble scolaire, qui comprend également un cursus de l’Éducation nationale allant de la maternelle au lycée, n’a pas répondu favorablement à notre sollicitation. Il nous a invité à contacter le directeur diocésain de l’enseignement catholique de la Seine-Saint-Denis, Pierrick Chatellier, et le Conseil national de l’enseignement agricole privé (Cneap). Le premier n’a pas répondu à notre demande, le second nous a accordé un échange avec son président Philippe Poussin.

« La décision de fermeture a été prise par le conseil d’administration sur la base d’une diminution importante des effectifs qui ont été divisés par deux en moins de 10 ans, explique le président du Cneap. On ne ferme pas un établissement en Île-de-France de gaieté de cœur. Il n’en reste plus que trois alors qu’il y a des choses à faire dans l’agriculture urbaine et les circuits courts. Le ministère ne peut rien faire et le Cneap non plus dans la mesure où chaque établissement est souverain ».

Le personnel de l’enseignement agricole s’est fortement mobilisé de son côté pour éviter cette fermeture. Une pétition a notamment été mise en ligne sur le site Change.org. Elle compte pour l’heure près de 5 500 signataires. De nombreux messages de soutien d’anciens élèves de l’établissement ont également été recueillis au sein d’un book de 122 pages par deux d’entre eux : Clémence Savineaux et Luca Biglione.

Le président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis et plusieurs députés du département ont interpellé par courrier le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, sur cette fermeture. Si aucune déclaration publique n’est pour l’instant intervenue de la part de ce dernier, celle-ci pourrait arriver prochainement à l’Assemblée nationale, faisant suite à la question parlementaire écrite que lui a posée le député Stéphane Peu le 17 mars.

« C’est avant qu’il fallait agir »

Mais pour le président du Cneap, ce soutien est bien trop tardif. « Tout le monde s’agite quand ça ferme, mais c’est avant qu’il fallait agir, estime Philippe Poussin. Le recrutement des élèves est indispensable. Ils ne viennent pas car il n’y a pas de stratégie d’orientation agricole dans le 93. »

Le président du Cneap pointe du doigt le manque d’intérêt de certaines collectivités et acteurs locaux sur les établissements de l’enseignement agricole. « Ce sont pourtant des atouts pour les territoires. Un lycée n’est pas qu’un lieu d’enseignement. Un magasin, une crèche, un restaurant ou une cuisine centrale y sont parfois annexés. C’est un appel lancé aux collectivités à ne pas délaisser ces établissements au risque de les voir disparaître. »

Le président du Cneap évoque notamment l’exemple récent d’un établissement de la Nièvre : l’Institut privé d’enseignement rural du machinisme agricole (Iperma) à Saint-Saulge qui a échappé à la fermeture de justesse en mai dernier. « Cet établissement en liquidation judiciaire sera repris par le groupe SOS, présent dans les activités sociales. Ils ont su mobiliser les partenaires locaux et veulent développer l’enseignement agricole. »

Une première victoire judiciaire pour le personnel du lycée

Dans son combat contre le projet de sa direction, le CSE de l’Ogec Fénelon avait saisi le tribunal sur la forme et le fond de la décision prise par la direction de rompre le contrat d’association avec le ministère de l’Agriculture. Par un jugement rendu le 5 juin 2020, le tribunal judiciaire de Bobigny a donné gain de cause aux représentants du personnel de l’établissement. Il a ordonné l’interdiction à l’Ogec Fénelon « de résilier le contrat avec le ministère de l’Agriculture dans l’attente de la première décision au fond exécutoire sur la prolongation du délai de consultation du CSE sur les orientations stratégiques. »

Le CSE reprochait effectivement à l’Ogec de ne pas l’avoir consulté dans les règles sur ce projet de fermeture. « Il ne pourrait pas suspendre le contrat avec le ministère dans les temps. La date limite était le 31 mai, commente Philippe Jorgji. L’audience sur le fond se déroulera le 18 juin. »

Même si la fermeture du lycée tombe définitivement à l’eau, ce feuilleton aura des conséquences sur la prochaine rentrée qui aura lieu en septembre. « Pour le BTS, nous avions 160 candidats pour 47 places pour l’année prochaine. Nous avons prévenu ces jeunes de la probabilité de fermeture de l’établissement afin qu’ils prennent leurs dispositions et qu’ils ne se retrouvent pas sans rien. Il y a donc un risque de pertes d’effectifs pour l’année prochaine et une baisse de la dotation horaire d’enseignement octroyé par le ministère de l’Agriculture ». Le chemin s’annonce encore long pour l’établissement du Fénelon.

Alexis Marcotte