La loi du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire (Agec) impose, depuis le 1er janvier 2022, l’interdiction des emballages plastiques pour les fruits et légumes frais non transformés et conditionnés en lots de moins de 1,5 kg. Les produits présentant un risque de détérioration lors de leur vente en vrac bénéficient d’une exemption temporaire établie par le décret d’application du 8 octobre 2021. Un délai d’écoulement des stocks est par ailleurs prévu pour six mois, jusqu’au 30 juin 2022.

Une nouvelle réglementation loin d’emballer les professionnels des fruits et légumes, qui font entendre leur colère. « C’est une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes », « on est cloué au pilori », « nous sommes les dindons de la farce », « la filière n’est pas prête »… L’interprofession dénonce un manque de concertation et une action de « pure communication politique », s’appliquant sur une filière qui représente moins de 1,5 % des plastiques alimentaires utilisés en France, et dont 65 % des ventes se font en vrac. « Nous ne sommes pas contre une évolution sur les plastiques. Le problème, c’est le pas de temps et la méthode », martèle Stéphanie Prat, directrice de la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPF).

Absence d’alternatives

Une course contre la montre s’est enclenchée pour trouver des alternatives, avec un enjeu fort pour les produits fragiles et humides (mâches, jeunes pousses, fraises, myrtilles…). « Le plastique évite les pertes d’eau, explique Daniel Sauvaître, secrétaire général d’Interfel. Il faut trouver des matériaux avec la même qualité de conservation. » Le CTIFL (Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes) planche sur la question depuis deux ans déjà. « On voit des solutions intéressantes sortir, à base d’amidon ou de cellulose, mais elles se marient mal avec l’humidité, qui les décompose très vite », déplore Cyril Pogu, vice-président de Légumes de France.

Lui-même est producteur de radis équeuté, un légume racine humide mais considéré comme non fragile, et donc concerné par l’interdiction depuis le 1er janvier 2022. « La grande distribution ne veut pas d’un sachet papier qui empêche le consommateur de voir le produit, partant du principe qu’il n’achète pas ce qu’il ne voit pas. Et les échanges gazeux avec ce type d’emballage font que le radis se déshydrate beaucoup plus vite qu’avec du plastique », ajoute le maraîcher.

Dans l’impasse, des petites productions spécialisées risquent de disparaître. Les légumes en bottes (poireaux…) sont sans solution de lien. En décembre 2021, Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture, avait annoncé dans ce sens une tolérance sur les élastiques des bottes de radis, plantes aromatiques et carottes fanes. « Il faudrait reprendre au cas par cas les produits, et vérifier s’il existe une solution de substitution qui corresponde à l’exigence de protection, de conservation et de réalité économique », propose Cyril Pogu.

Addition salée

L’impact financier de la réglementation est non négligeable. « Le coût des emballages est parfois multiplié par trois par rapport au plastique, avec la nécessité pour les entreprises d’investir dans des machines très chères, complète Jean-Luc Vandermoortele, ingénieur développement à Felcoop (fédération des coopératives).

Ce qui soulève un autre problème : les délais d’approvisionnement qui s’allongent et des coûts de matières premières qui s’envolent. » Le prix du carton a en effet flambé ces derniers temps. « Le matériel d’emballage devient obsolète, alors qu’il n’est parfois pas encore amorti », souligne Bruno Vila, secrétaire général de Légumes de France. Le stockage pose aussi souci, les barquettes en carton prenant plus de place que celles en plastique.

À défaut de bons matériaux de substitution, la filière redoute par ailleurs les pertes engendrées par la réglementation. Un comble pour une loi anti-gaspillage ! « La grande distribution, quand elle fera le compte des pertes en rayon, reviendra vite vers les producteurs en leur demandant de les prendre en charge », suppose Cyril Pogu.

Distorsion en Europe

« Il n’y a pas la même obligation au niveau européen. Dans les stations, on trouve des produits avec plastiques pour l’export et des produits sans plastiques pour la France », pointe Bruno Darnaud, président du Gefel (Gouvernance économique des fruits et légumes). La loi interdit tous les plastiques, même le biosourcé, pourtant autorisé au sein de l’Union européenne.

L’article 80 de la loi Agec vise par ailleurs les étiquettes adhésives apposées directement sur les fruits et légumes, qui n’ont, à ce jour, pas non plus d’alternatives satisfaisantes. Et Daniel Sauvaître de conclure : « Notre crainte est que ce type d’initiative contribue à faire baisser la consommation de fruits et légumes frais, et profite à la hausse d’utilisation de l’ultratransformé qui, lui, est un gros consommateur de plastiques. »

Justine Papin et Isabelle Escoffier

Témoignage
« Le matériel de conditionnement devra être changé et le coût est considérable » Philippe Bréhon endivier dans le Pas-de-Calais

« Les endives sont emballées à hauteur de 85 % dans des sachets de 1 kg ou moins, et le vrac représente seulement 15 %. Cette segmentation a été créée pour éviter le gaspillage et améliorer la qualité des produits. Les consommateurs s’y sont retrouvés.

Cette nouvelle réglementation ruine tous nos efforts. Bien entendu, nous serions contents d’éviter le plastique. Mais, à ce jour, nous n’avons pas de solutions pour le remplacer. Nous sommes devant une impasse. On nous a laissé un délai jusqu’au 31 décembre 2024, mais c’est une durée très courte pour trouver des alternatives adaptées à nos besoins.

L’endive est un produit fragile. L’Association des producteurs d’endives de France (Apef) a longuement travaillé sur l’amélioration de nos emballages, avec un sachet fraîcheur microperforé qui permettait au produit de respirer à l’intérieur du plastique. Aujourd’hui, on doit repartir de zéro et perdre les avantages de ce sachet : le côté imprimé pour communiquer avec le consommateur, la visibilité du produit et le niveau de conservabilité. Des essais sont faits sur du papier de type kraft, mais ils ne sont pas encore aboutis, notamment sur la conservation du produit, sans compter que le consommateur ne voit plus au travers. Il faut repenser le conditionnement : le matériel dans lequel nous avons investi devra être changé, et le coût est considérable. L’impact économique du passage du sachet plastique au sachet papier avec de la colle est multiplié par quatre. »