« On parle de trois, quatre, cinq fois le prix du gaz que l’on connaissait dans les mois précédents », explique à l’AFP Aurélien Rault, responsable de l’arrêt et de la maintenance du site de production d’engrais du Havre qui appartient au groupe norvégien Yara, premier producteur d’engrais minéraux du monde.

À la fin de 2021, avec la première flambée du prix du gaz naturel en Europe, « 40 % des capacités européennes d’engrais étaient à l’arrêt en décembre », selon Luc Benoit-Cattin, président de l’association France Chimie qui regroupe les principaux industriels du secteur. La situation en 2022 est aggravée par le conflit ukrainien, et le prix du gaz a ainsi atteint « entre 100 et 150 euros le MWh selon les jours », alors qu’il était en moyenne autour de 45 euros les années précédentes, ajoute M. Benoit-Cattin.

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Opérations de maintenance pendant l’arrêt forcé

Pour sa part, Yara s’est décidé le 9 mars 2022 à annoncer la fermeture de deux sites en Europe, celui du Havre et son usine italienne d’ammoniac, à Ferrare. Pour la seule usine française, l’interruption va induire une baisse de 22 000 tonnes de production d’ammoniac sur l’année.

Tout en assurant n’avoir « jamais connu » une telle situation, Aurélien Rault se veut aujourd’hui rassurant : les prix sont redescendus « dans des proportions qui restent très élevées sur le marché, mais qui restent gérables et nous permettent de continuer à alimenter le marché ».

Dans ce site chimique classé Seveso, l’arrêt forcé des chaînes de production a permis de procéder à des opérations de maintenance ou de vérification de données sur l’état des équipements. Chacun des 147 salariés a continué de travailler. Mais il a fallu six jours au total pour redémarrer toute l’usine et pouvoir produire la première tonne d’urée.

Des émissions des gaz à effet de serre

Aujourd’hui, à l’entrée du site normand, la bouche du pipeline crache de nouveau du gaz naturel (du méthane, le CH4) vers les installations où les molécules de gaz sont « craquées » à l’aide de vapeur d’eau, avant d’être « synthétisées » avec l’azote de l’air, pour produire l’ammoniac, que l’on liquéfie à –33°C pour le transporter.

Yara travaille sur des solutions pour se passer complètement de ce CH4 majoritairement importé, qui est également à l’origine d’émissions de gaz à effet de serre. Au cours du procédé de craquage pour isoler l’hydrogène issu du méthane, les molécules de carbone s’associent en effet avec celles de l’oxygène de l’eau et produisent du dioxyde de carbone, dont une partie est réutilisée pour produire l’urée, l’autre relâchée dans l’atmosphère.

Bientôt des engrais décarbonés ?

« Demain, nous allons pouvoir à partir de l’eau extraire l’hydrogène auquel nous allons ajouter l’azote de l’air. Ce qui va nous permettre de produire de l’ammoniac vert issu d’énergies renouvelables ne dégageant plus de gaz à effet de serre », explique Delphine Guey, directrice de l’engagement sociétal chez Yara France.

Le fabricant d’engrais mise beaucoup sur le procédé d’électrolyse de l’eau via des énergies vertes (hydroélectrique en Norvège, solaire en Australie, éolienne aux Pays-Bas) pour s’approvisionner en hydrogène. « Dans nos sites de production en France, nous allons pouvoir produire des engrais décarbonés », assure Delphine Guey. Et « nous envisageons d’en produire 30 % d’ici à 2030 ».

Charlotte Salmon, avec l’AFP