Longtemps langues régionales et dialectes ont assuré l’identité des petits pays que la France a réunis, avant de les uniformiser. En 1846, alors que la population rurale était à son maximum démographique, le médecin Jean Cruveilhier (1791-1874), qui descendait d’une famille de la région d’Uzerche, en Corrèze, cheminait vers Sussac, en Haute-Vienne, avec l’un de ses amis.

L’un et l’autre ne retrouvent plus leur chemin. « Ma mère avait alors 8 à 10 ans, note Jean-Baptiste Francillon (1880-1964) dans ses souvenirs. Elle gardait sa chèvre en compagnie d’une petite camarade, au lieu-dit la Croix de Massiaux, à un kilomètre du bourg. Les deux fillettes virent venir deux messieurs très bien qui leur ont parlé.

Ces deux messieurs ont essayé de demander des renseignements aux gamines, mais ils parlaient en français et elles ne les comprenaient pas. L’un d’eux s’est exprimé en patois et c’était M. Cruveilhier. C’est grâce au patois qu’ils surent où aller. »

À 450 km de là, à La Salette, en Isère, le 19 septembre 1846, deux jeunes bergers, Mélanie Mathieu, âgée d’un peu moins de 15 ans, et Maximin Giraud, 11 ans, montent au pâturage avec leurs troupeaux à 1 800 mètres d’altitude. Après une sieste, ils voient apparaître une « grande clarté » dans le creux d’une combe où coulait jadis une source tarie. Ils y voient une « belle dame », assise, la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, en pleurs.

Là aussi, la rencontre bute sur la question linguistique. Selon Jean Stern (1927-2023), missionnaire de Notre-Dame de La Salette, « la dame s’adresse à eux d’abord en français, puis dans leur patois local pour se faire mieux comprendre des enfants ». Après de nombreuses discussions, l’évêque de Grenoble reconnaît l’apparition de la Vierge comme authentique en 1851. ­­

Vingt ans plus tôt, quand un compagnon menuisier du Vaucluse, Agricol Perdiguier (1805-1875), dit « Avignonnais la Vertu », devenu député, fait son tour de France, la barrière de la langue surgissait partout. « Dans le midi du Vivarais, du Dauphiné, dans tout le Comtat d’Avignon, on retrouve le patois. Il en est de même dans le centre de la France, l’Auvergne, le Limousin, la Marche, le Périgord et autres provinces. Les Bretons parlent breton, les Basques, basque, les Alsaciens un patois allemand.

Au levant des départements du Jura et de l’Ain, on se sert d’un patois qui n’est ni la langue d’oc ni la langue d’oïl : c’est du savoyard, de l’allobroge. […]. Les Marseillais appellent Francio l’étranger à la ville qui ne parle que français. Eux, ils parlent le patois, peu le français. Cependant, ils sont Français, ils en conviennent. Mais ne leur dites pas qu’ils sont des Francios : ils se fâcheraient peut-être. »

Pour apprendre le français, le breton Jean-Marie Déguignet (1834-1905) avait commencé par déchiffrer les petits papiers laissés par les écoliers d’une ferme expérimentale (1). Engagé en 1854 comme vacher à Kerfeunteun, dans le Finistère, il s’efforce de progresser en parcourant le journal que son maître vient de lire, à l’aide d’un lexique français-breton.

La tâche est rude et son employeur n’est guère encourageant : « Oh, très peu de Français savent le français. » Déguignet réussira à faire mentir la prédiction.

(1) Mémoires d’un paysan bas-breton (Pocket). À découvrir aussi en BD (Éditions Soleil).