« Sans transparence, pas d’équilibre possible dans la chaîne alimentaire, pas de sincérité dans les échanges entre ses maillons », plaide Dominique Schelcher, PDG de Système U, devant les sénateurs le 4 février 2026. Auditionné par une commission d’enquête sur les marges des industriels et de la grande distribution ouverte à la fin de l’année 2025, le dirigeant rejoint le constat de ses homologues d’Auchan et de Leclerc. Les représentants des trois distributeurs français dénoncent notamment l’usage « d’une option 3 opaque » de la part des industriels dans la mise en œuvre de la sanctuarisation de la matière première agricole (MPA) au cours des négociations commerciales.

Institué par les lois Egalim visant à encadrer les relations commerciales dans le secteur agroalimentaire, la sanctuarisation de la MPA est un principe ayant pour but de protéger le revenu des agriculteurs en rendant la part du prix correspondant à la matière première non négociable entre les distributeurs et les industriels. Mais pour la mettre en œuvre, les industriels ont trois options : jouer la totale transparence sur la construction du prix (option 1), une semi-transparence avec la mention de la part agrégée que représente la MPA dans le produit (option 2), ou la possibilité de faire appel à un commissaire aux comptes (CAC) qui certifie que la MPA a été sanctuarisée, sans que le distributeur ne voie le détail des coûts (option 3).

Des distributeurs « aveugles » sur la construction des prix

Au cours des négociations avec les centrales d’achat européennes, les grands groupes industriels usent systématiquement de cette option, « ce qui rend l’appréciation de la prise en compte de la matière première agricole impossible pour nous », juge Valérie Jubert, directrice commerciale des achats alimentaires et concepts en santé et beauté du groupement d’achats E. Leclerc, également auditionnée par la commission.

Si le calcul est simple pour une matière brute unique, « il devient extrêmement complexe et opaque pour les produits comportant de multiples ingrédients transformés, ajoute-t-elle en donnant l’exemple de la pizza. Je ne peux pas savoir si la hausse de prix demandée par l’industriel vient de la tomate, de la farine ou d’autres choses : je suis aveugle. »

« Un effet d’aubaine » sur les marges des industriels

Ce déséquilibre de transparence dans la négociation commerciale profite surtout aux grands groupes industriels, car l’option 3 des lois Egalim n’est que très peu utilisée par les PME. Le recours à un commissaire aux comptes représente certainement « une dépense » pour elles, note Valérie Jubert. « De longue date, les relations sont très bonnes avec les PME, et la transparence n’est pas entravée », renchérit Dominique Schelcher.

De manière générale, au-delà des déséquilibres commerciaux qu’elle engendre, l’opacité de l’option 3 aurait permis aux industriels de profiter « d’effets d’aubaine depuis la période de Covid pour reconstituer leurs marges », estime Vincent Avignon, directeur des achats d’Auchan Retail, devant la commission d’enquête. « Depuis 2024, on s’aperçoit qu’il y a des baisses sur toutes les matières premières, et pourtant, [les industriels ne présentent] que des hausses » lors des négociations. Sommés de s’expliquer, ils brandissent alors l’option 3. « Le temps de les faire revenir à la raison avec un peu de transparence, on est déjà en janvier », déplore le directeur.