Ils ont prévu de gagner leur vie à cinq sur 60 ha… Leur projet, basé sur un système bio, autonome, économe et diversifié, a plu — trente vaches et quarante chèvres laitières de races rustiques ; un atelier de transformation fromagère ; une basse-cour valorisant les sous-produits ; des légumes de plein champ et 100 % des ventes dans un rayon de 30 km. Alors 300 citoyens ont placé de l’argent dessus.

Anaïs, Goulven, Nora, Julien et Eflamm sont officiellement installés en Gaec à Plounévez-Moëdec depuis le premier janvier. Ils ne possèdent ni les terres, ni les bâtiments d’élevage, ni la maison d’habitation (transformée en siège d’exploitation abritant le bureau, le futur lieu d’accueil des stagiaires, le futur point de vente et la fromagerie en travaux). L’ensemble, évalué à 420 000 €, a été acheté par une SCI (1) constituée de 300 propriétaires. De parfaits inconnus sensibilisés au moyen de réunions publiques, stands, articles de presse… Car les cinq jeunes, épaulés par Terre de liens Bretagne, ont vécu un deuxième semestre 2017 intense : recueil des promesses d’achat pour les 840 parts sociales à 500 €, rédaction des statuts, visites chez le notaire, assemblée générale constituante, signature de la vente…

« Terre de liens n’avait jamais monté de dossier de ce montant », sourit Julien. Il est inhabituel d’inclure la maison d’habitation, évaluée ici à 145 000 €. « On a fait ce choix pour que les terres, les bâtiments et la maison ne puissent être dissociés, même après que nous ayons transmis », insiste Nora.

A part pour le cheptel et la fromagerie, un financement bancaire était exclu. « Si on avait emprunté 420 000 €, il aurait fallu produire bien plus de volume pour payer les annuités et le projet aurait été dénaturé », imagine Julien. Les cinq cherchaient aussi « un modèle économique pour enrayer cette spirale où chaque génération doit racheter son outil de production, comme s’il fallait acheter un droit à travailler, explique Eflamm. L’objectif est de se payer, pas de capitaliser. Même si le Gaec disparaît, la SCI survivra, à moins que les 300 propriétaires tombent d’accord ensemble pour vendre. Elle remettra à disposition d’un nouvel agriculteur un outil de production cohérent et complet. »

En pratique, le Gaec loue les terres via un bail rural environnemental – imposant notamment le bio — et les bâtiments via un bail emphytéotique. Le Gaec a la charge de l’entretien courant et n’hésite pas non plus à y investir. Par exemple en construisant une fromagerie, financée par le Gaec mais qui sera propriété de la SCI. « On le fait aussi pour ceux qui nous succéderont. » Cette vision, à l’opposé d’une logique spéculative, a séduit des citoyens désireux de donner du sens à leur épargne. « Ils ont investi dans un projet concret, local, qui crée cinq emplois sur 60 ha », résume Anaïs. Le placement est peu lucratif mais sûr. La rémunération des parts sociales (encadrée par le barème préfectoral) couvre les charges de la SCI, « plus un petit surplus évalué à 1 % ». Pour éviter de déstabiliser l’exploitation, la cession des parts n’est possible que tous les cinq ans, avec charge au vendeur de trouver des repreneurs.

Le Gaec propose plus qu’une simple relation administrative à ses bailleurs : portes ouvertes lors de l’AG, newsletter… « Par contre la SCI est bien distincte du Gaec : elle n’intervient pas du tout dans la gestion. » Pas question non plus pour les actionnaires de venir se servir en fromages dans « leur » ferme… À moins de les acheter, bien sûr.

(1) société civile immobilière.