Les récoltes se poursuivent tant bien que mal dans le nord de la France, entrecoupées par les pluies. « Les chantiers peinent à avancer, il y a beaucoup d’humidité, constate un opérateur de l’Oise. Les pailles sont encore vertes et les moissonneuses ne tournent pas tard dans la soirée. » Au 1er août, seuls 5 % de champs de blé tendre étaient récoltés dans le Nord-Pas-de-Calais et la Somme, 10 % en Champagne, 15 % en Normandie, 40 % en Bretagne, 30 à 50 % en Lorraine et dans le sud de la Picardie. Heureusement, les prévisions météorologiques sont plus optimistes pour la fin de la semaine.

Les premiers résultats au nord et à l’est du Bassin parisien confirment malheureusement la catastrophe déjà observée dans le Centre et en Bourgogne. Aucune culture n’est épargnée, à part le colza : les orges d’hiver sont très décevantes, les blés tendres et blés durs encore plus désastreux. Sans compter les protéagineux, qui sont déplorables (surtout les variétés d’hiver). Il faut remonter à plusieurs décennies pour retrouver pareille déconfiture. Du jamais vu pour beaucoup d’exploitants agricoles et organismes stockeurs (OS). La faute aux mauvaises conditions météo des mois de mai et juin, qui ont engendré l’asphyxie des racines, un blocage de la photosynthèse, des avortements et un mauvais remplissage des grains. A cela s’ajoute une pression des maladies très forte.

Les rendements en orge d’hiver sont ainsi largement en dessous des moyennes quinquennales dans la moitié nord de la France jusqu’en Poitou-Charentes. Avec des valeurs situées entre 50 et 60 q/ha pour beaucoup de parcelles, jusqu’à 65 q/ha dans le Pas-de-Calais. Il manque souvent 15 à 25 % de grains dans la trémie, selon les régions et la date de semis. « Les semis les plus tardifs sont ceux qui s’en sortent le mieux. Les plus précoces n’ont pas été protégés lors des vols de pucerons de décembre car Gaucho n’était plus efficace », explique-t-on en Bretagne.

Mauvais calibrages

A cela s’ajoutent de très mauvais calibrages (55-65 %) pour les variétés brassicoles et des protéines élevées. Quant aux poids spécifiques (PS) des orges fourragères, ils ne dépassent pas 55-60 kg/hl en Champagne, dans le Centre, en Lorraine, en Bourgogne…

Les OS devront fortement « travailler » le grain, c’est-à-dire le nettoyer et le trier, pour espérer honorer leurs débouchés, qu’ils soient brassicoles ou pour l’alimentation animale. Plus on descend au sud du territoire, meilleurs sont les résultats : 60 q/ha en Rhône-Alpes, 60-70 q/ha en Occitanie, soit souvent plus que les moyennes habituelles. Et les PS des fourragères sont largement dans les normes, aux alentours de 63-64 kg/hl.

Les récoltes d’orge de printemps ont démarré et les résultats semblent heureusement supérieurs à ceux des variétés d’hiver, que ce soit en rendement ou en calibrage. Avec un cycle plus tardif, elles ont été moins affectées par la mauvaise météo de mai et juin.

Plongeon en blé dur

Dans le Sud-Ouest, la collecte de blé dur s’est aussi bien déroulée, avec des rendements variant de 50 à 80 q/ha et de bons taux de protéines. Les blés récoltés après les pluies présentent davantage de mitadin. En Paca, les parcelles ont profité des pluies de fin mai et les résultats augmentent de 10 à 15 q/ha par rapport à 2015. Les moyennes d’exploitation en terres profondes approchent régulièrement 75 q/ha et 55-60 q/ha en terres séchantes. Dans le Gard, on atteint 35 q/ha, contre 27-28 q/ha habituellement. Dans les Charentes et les Pays-de-la-Loire, le rendement ne dépasse pas 50 q/ha. Les PS sont faibles. Ailleurs, les rendements font le grand plongeon, situés entre 15 et 25 q/ha dans le Centre et le Poitou. Pour courronner le tout, la qualité est déplorable (petits grains fusariés, mouchetés), ce qui va fortement compliquer la valorisation des grains sur les marchés.

Quant au blé tendre, même différence entre le sud et le nord. Dans l’Aude et l’Isère, il n’est pas rare de trouver des parcelles 10 % au-delà de la moyenne quinquennale. Quand dans le Centre, en Bourgogne, Ile-de-France, Champagne-Ardenne, Alsace-Lorraine et Nord-Picardie, les rendements sont 30 à 50 % inférieurs aux normales. Autrement dit, tous les grands bassins céréaliers sont durement touchés (voir le tableau ci-contre). Le gros de la troupe est aux alentours de 50 q/ha. Mais les rendements descendent à 10 q/ha dans certaines situations. Il y a beaucoup de petits grains et d’impuretés. Seuls les départements en bordure de la Manche devraient mieux s’en sortir, avec quelque 80-100 q/ha murmurés tant c’est exceptionnel pour l’année.

Un impact météo sous-estimé

L’impact de la météo sur les rendements a été totalement sous-estimé. Fin mai, rien ne laissait présager ce désastre. « Ce printemps, on n’a jamais vu autant de talles monter et un tel nombre d’épis au mètre carré », se rappelle un opérateur en Auvergne. Certes, les attaques de pucerons à l’automne ont provoqué beaucoup de dégâts de JNO (jaunisse nanisante de l’orge). Mais ce sont surtout les pluies du mois de juin et le manque de rayonnement qui ont donné le coup de grâce en favorisant les maladies de fin de cycle et en altérant la fécondation des épis. Au final, les grains se sont mal remplis. « Les épis ne crochètent pas, et pour cause, il n’y a pas assez de grains à l’intérieur », observe un collecteur dans le nord du territoire.

Au fur et à mesure de l’avancement des récoltes et de la prise de conscience de l’ampleur des dégâts, les estimations de la collecte française ne cessent de diminuer. On devrait être largement sous la barre des 30 Mt collectés en 2016 !

Les conséquences sur le marché sont pour le moment faibles. Les prix mondiaux restent affichés sur des niveaux bas, en raison des récoltes abondantes sur les autres grandes zones de production de l’hémisphère Nord. Les opérateurs de la filière devront réussir à trouver et à répondre à un marché qui sera très segmenté, selon les principaux critères qualitatifs, principalement PS et protéines. En France, le PS fait défaut, alors qu’en protéine, les taux sont très élevés.

Deuxième problématique de l’année après le rendement : le poids spécifique, qui manque sur la majorité des blés tendres. Les valeurs tournent régulièrement autour de 70 kg/hl, voire parfois beaucoup moins. Les parcelles au-delà de 74 kg/hl sont rares cette année. Là encore, les OS vont devoir réaliser un énorme travail du grain pour obtenir un maximum de lots de qualité meunière. Les PS en dessous de la norme de 76 kg/hl réduisent proportionnellement le rendement en farine. Il est certes possible d’en produire avec des blés par exemple à 70 de PS. Toutefois, il faudra davantage de grains pour obtenir le même volume de farine qu’un blé à 76.

Néanmoins, les protéines sont très élevées, jusqu’à 15 %. Les coûts liés à la quantité de blé supplémentaire à moudre seraient ainsi compensés par l’absence de gluten (constitué d’une partie des protéines de réserve du grain) à rajouter. C’est en tout cas ce qu’espèrent les agriculteurs stockeurs et les OS pour valoriser au mieux leur marchandise. Les bonifications sur le taux de protéines prévues dans certains contrats avec les OS compenseront les réfactions liées aux PS faibles. Car le travail du grain ne fait pas de miracle pour des PS extrêmement bas et, dans ce cas, les lots seront déclassés en fourrager, payé moins cher que le débouché meunier. Les blés fusariés seront aussi pénalisés. Si, dans la majorité des régions, la qualité sanitaire des grains a été plutôt épargnée, la situation est plus critique dans le nord-est de la France, avec des taux de mycotoxines (Don) au-dessus des seuils.

Travail d’accompagnement

La baisse du chiffre d’affaires des exploitations sera colossale et de nombreux agriculteurs sont désemparés. Les pertes annoncées se situent entre 500 et 800 €/ha, voire plus. La filière céréalière tente de se mobiliser : chambres d’agriculture, syndicats, organismes stockeurs, services des préfectures organisent des réunions pour soutenir les exploitants et trouver des solutions, avec les banques et les assureurs par exemple. C’est le cas en région Centre (lire page 28). « Nous avons un important travail d’écoute et d’accompagnement des agriculteurs », confessent les OS et les organisations professionnelles.

A.Cassigneul et I.Escoffier

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