À quel point le film est-il proche de l’histoire de votre famille ?

C’est avant tout une fiction. Notre ferme, par exemple, a brûlé deux fois. La descente de mon père aussi, a duré près de deux ans. Mon grand-père, lui, est dix fois pire que dans le film. Mais pour faire fonctionner une histoire à l’écran, on doit s’affranchir de certaines choses.

Vous aviez réalisé un documentaire sur le même sujet, « Les fils de la terre », ou vous mettiez en parallèle l’histoire de votre famille et celle d’un exploitant laitier. Qu’apporte la fiction par rapport à ce précédent travail ?

Porté par des comédiens, le cinéma est plus fort que le documentaire, il mobilise plus largement. Et c‘était important pour nous, de faire un film populaire. Grâce à la présence de Guillaume Canet, et à son implication, des personnes qui ne vont pas souvent au cinéma sont venues voir les avant-premières. On sent un grand intérêt du public pour le sujet.

Après ces deux films, comprenez-vous aujourd’hui pourquoi le suicide est plus fréquent chez les agriculteurs que dans d’autres professions ?

Il n’y a pas de réponse unique. La campagne isole, mais pas comme on peut l’imaginer, parce que ça ne concerne pas que de vieux célibataires endurcis. Même avec une famille, on peut se sentir seul. Souvent, la bouffée d’air, hormis l’ouvrier et le reste des proches, c’est celui qui vient vendre, le commercial, mais ça ne suffit pas.

Comment êtes-vous parvenu à recréer la ferme de votre père telle qu’elle existait dans les années quatre-vingt ou 90 ?

Je voulais être techniquement irréprochable. Si la scène se passe en 1996 ou en 1997, il ne faut pas du matériel de ces années-là, mais des machines construites cinq ou dix ans auparavant. Et on les a retrouvées chez des concessionnaires, ou chez des voisins, qui nous ont beaucoup aidés. Ils étaient fiers : non seulement on faisait un film sur les agriculteurs, mais en plus avec Guillaume Canet. Les gens qui nous ont loué la ferme, par exemple, ont conseillé Guillaume sur la manipulation des engins. Par chance, il apprend très vite. En 20 minutes il savait reculer avec un pulvé, un parallélogramme, ou une benne pleine.

Comment Guillaume Canet est-il arrivé sur le projet ?

Il avait vu le documentaire, et il voulait en tirer une fiction. Mais quand il en a parlé à son producteur, celui-ci lui a appris que nous avions déjà écrit le scénario… Alors Guillaume a simplement demandé si les acteurs étaient déjà choisis. Sur ce film, les planètes se sont alignées. J’ai eu les bons acteurs, les bonnes conditions… On a tout tourné en 40 jours, et on a eu tous les temps, du soleil, du brouillard, de la neige, toujours au bon moment.

Au nom de la terre est-il un film politique ?

C’est un film coup de poing. Je veux que ça soit la fin d’un monde, d’un paradigme. Mon père s’est ôté la vie avec des phytos, et ce n’est pas anodin. Peu importe le produit au fond, glyphosate, fipronil, ou autre chose… Les agriculteurs sont les premières victimes de la chimie. Donc oui, c’est un film politique. Pour moi, un certain modèle agricole productiviste, soutenu par des entreprises de la chimie, a fait son temps.

Ceci dit, on n’arrêtera pas les phytos comme ça, c’est une lubie. Paul François, que je connais bien, a mis dix ans pour convertir sa ferme au bio. Quand est sur des trésoreries tendues, c’est compliqué. Bio, agriculture de conservation : il y a des solutions, mais elles demandent du temps.

L’intégration de la ferme dans la filière volaille force le héros du film à investir au-delà de ses capacités. Un certain modèle économique aurait-il selon vous lui aussi fait son temps ?

La variable d’ajustement, dans ces projets agricoles pharaoniques, c’est l’homme. Les chambres et les coopératives poussent les exploitants à investir des sommes astronomiques, à construire des cathédrales pour leur bétail ou leurs poulets. Et certains s’endettent tellement, qu’ils finissent par produire à perte. Dans une activité où, entre ciel et terre, on reste toujours vulnérable.

Propos recueillis par Ivan Logvenoff

Au nom de la terre, de Édouard Bergeon. Avec Guillaume Canet, Veerle Baetens, et Anthony Bajon (1 h 43). Sortie en salles le 25 septembre 2019, avant-premières dans toutes les régions.