Vous êtes chargé d’évaluer la législation sur le bien-être animal dans l’Union européenne. En quoi vos travaux vont consister ?

J’ai été nommé rapporteur d’un projet qui émane non pas d’un pays ou de la Commission européenne, mais de plusieurs parlementaires, notamment du groupe des Verts, issus de la commission de l’agriculture et du développement durable (Agri). Ces travaux porteront sur l’évaluation de la législation en matière de bien-être animal dans les exploitations agricoles exclusivement.

Les transports qui posent beaucoup de questions au niveau européen et les abattoirs ne seront pas étudiés. Nous examinerons tous les animaux d’élevage, en particulier la volaille, les veaux et les cochons. Notre objectif est d’aboutir à un état des lieux des règles en cours dans chaque État membre, ainsi que leur évolution. L’étude qui commencera début 2021 devrait durer 6 mois, et le rapport paraîtra début 2022.

Allez-vous travailler sur le tout plein air pour les animaux d’élevage ?

Je ne veux pas d’un rapport punitif, mais bien de la mise en évidence des efforts réalisés par les éleveurs depuis des décennies. Mon travail ne consiste pas à aboutir à une nouvelle mise sous pression de la profession agricole, mais de reconnaître ce qui est déjà à l’œuvre. Il me tient aussi à cœur de mettre en évidence que le bien-être des animaux est lié à celui des éleveurs.

Nous allons regarder pourquoi tel pays a choisi telle règle. Pourquoi et comment le Luxembourg, par exemple, est sorti du système des cages pour les poules pondeuses ? Quels investissements ont été nécessaires ? Comment les éleveurs ont été accompagnés ? Je veux me servir de ces exemples. Les gens n’ont pas toujours conscience des avancées déjà réalisées.

Alors qu’il y a trente ans, les vaches étaient attachées à une chaîne, aujourd’hui, chaque animal dispose d’un minimum d’espace. Alors, de là à les mettre systématiquement en plein air… Les Verts aimeraient que le rapport soit orienté un peu plus spécifiquement sur l’élevage hors sol. Ce ne sera pas le cas.

Il nous faudra aussi être cohérent avec ce que veut le consommateur et nos velléités de souveraineté alimentaire. Et de toute façon, je ne suis pas certain que tous les riverains soient d’accord pour cohabiter avec des élevages en plein air. Dans tous les cas, nous devons faire comprendre que les pratiques ne pourront pas changer du jour au lendemain.

Existe-t-il une forte disparité entre les pays membres ?

Je ne pense pas qu’il y ait tant de disparité. Le règlement européen en cours est respecté par la grande majorité des États membres. Tout le monde aujourd’hui se mêle de bien-être animal, c’est même devenu un atout électoral, le sujet passionne… parce qu’il est posé de manière simpliste. On demande aux gens de se prononcer pour ou contre la souffrance animale. Qui peut y être opposé ? Mon objectif est de proposer une analyse rationnelle de la situation.

Tout le monde aujourd’hui se mêle de bien-être animal, c’est même devenu un atout électoral, le sujet passionne… parce qu’il est posé de manière simpliste.Jérémy Decerle, député européen

Les conclusions de votre rapport seront-elles traduites dans la politique agricole commune ?

Ce sera compliqué, car la présidence allemande du conseil de l’Union européenne a annoncé vouloir voter les premiers textes d’ici à la fin de l’année. Mais pour ce qui concerne le Green deal, il me semble opportun qu’il soit coordonné avec les conclusions de ce rapport.

Dans le cadre de la stratégie Farm to fork [NDLR, De la ferme à la table], l’étiquetage des modes d’élevage au niveau européen en 2021, devrait par ailleurs être traité. Entre les programmes du Green deal, Farm to fork et la Pac, il me semble indispensable que toutes ces politiques soient, d’une façon plus générale, coordonnées entre elles, sinon on va avoir du mal à obtenir des avancées en matière de bien-être animal.

C’est aussi le cas pour les produits phytosanitaires : si l’on veut d’un côté réduire leur usage de 50 %, il faut impérativement de l’autre côté augmenter les revenus des agriculteurs à la même hauteur, sans quoi, rien ne changera.

La priorité doit être de clairement informer le consommateur.

Sur la question de l’étiquetage, les fabricants de substituts de viande à base de végétaux ont adressé une lettre à tous les parlementaires : ils demandent à pouvoir mentionner sur leurs produits les termes propres à la viande, tel que la formule « steak de soja ». Qu’en pensez-vous ?

J’ai reçu cette lettre en effet, comme tous les députés européens. Comme je le disais le sujet passionne et donc divise. Certains estiment qu’il faut laisser les entreprises écrire ce qu’elles veulent sur leurs étiquettes, d’autres s’y opposent, jugeant que la priorité doit être de clairement informer le consommateur. C’est ce que je défends.

Ce qui est fou dans ce courrier, est qu’il réunit des entreprises et organisations qui ne pensent pas du tout la même chose : il y a ceux qui, de manière idéologique, réclament la fin de l’élevage, et il y a ceux qui sont là pour se faire de l’argent. Tout ça ne tient pas debout et fait tourner la tête des consommateurs.

L’autre paradoxe, parmi les signataires de la lettre, est d’y retrouver des acteurs qui travaillent avec les agriculteurs comme Nestlé ou encore Roquette. N’y a-t-il pas un risque de division au sein du monde agricole ?

Il y a un risque, et ça n’est pas si simple en effet. Certaines boîtes qui travaillent avec les agriculteurs, ont été particulièrement véhémentes et insistantes à notre égard, pour pouvoir utiliser les termes qu’ils souhaitaient. Ce n’est pas normal.

Que pensez-vous du débat sur la souffrance animale, autour du référendum d’initiative partagée sur les animaux ?

Les promoteurs du référendum d’initiative partagée en France n’en ont rien à faire des chiens et des chats, ils sont mobilisés contre l’élevage. Il est toujours plus simple et plus efficace de faire respecter les règles à des agriculteurs, plutôt qu’à n’importe quel autre citoyen possédant un chien ou un chat.

En France, on est en avance sur certains pays, parce qu’il y a une pression terrible en matière de bien-être animal. Au Luxembourg, aussi. Tandis que d’autres pays n’en ont rien à faire. L’Europe a intérêt à se montrer cohérente sur tous ces sujets.

Les promoteurs du référendum d’initiative partagée en France n’en ont rien à faire des chiens et des chats, ils sont mobilisés contre l’élevage.
Propos recueillis par Rosanne Aries