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Le lobbying de la viande in vitro démasqué

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Influence - Le lobbying de la viande in vitro démasqué
Le fabricant américain, Upside Foods, a ouvert la première usine américaine de viande artificielle, en novembre 2021, en Californie. © Upside Food

Les mises en garde se multiplient à l’encontre de la viande de laboratoire et de ses impacts sur la santé et l’environnement. En chef de file, l’École de guerre économique décrypte, dans un nouveau rapport, « les discours fallacieux » de ses promoteurs.

« L’agriculture cellulaire comporte de nombreuses zones d’ombre, ambiguïtés et présente des procédés douteux. » Dans son enquête parue en juin 2022, l’École de guerre économique (EGE) tire à boulets rouges sur la viande dite cultivée.

Jeux d’influence

Dès 2018, à l’issue de premiers travaux menés sur cette industrie, l’établissement d’enseignement supérieur exhortait la filière de la viande « à sortir du vide stratégique dans lequel elle se trouvait ». Face aux défenseurs de ces protéines animales issues de cellules souches placées dans des cuves de culture, sa passivité déconcertait. Si la filière est désormais mobilisée auprès de parlementaires français et européens, il n’en reste pas moins qu’aucune discussion publique n’a à ce jour été initiée, souligne l’EGE.

La course à la viande 2.0 n’a pourtant jamais été autant d’actualité. Singapour et Israël s’inscrivent comme les deux seuls États à l’avoir autorisée pour des raisons avant tout économiques.

En Europe, aucune demande d’autorisation de mise sur le marché n’a été formulée auprès de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), mais, « c’est imminent ! », jurent les nouveaux lobbyistes de la nourriture synthétique — l’association Cellular Agriculture Europe.

Lancé en décembre, ce consortium, formé d’une dizaine d’entreprises d’alternatives à la viande tel le Hollandais Mosa Meat, le Français Gourmey et l’Israélien Aleph farms, s’active pour imposer sa « nouvelle nourriture », sans passer par la case « débat ».

> À lire aussi : Élevage : Leonardo DiCaprio investit dans la viande artificielle (23/09/2021)

Écarter l’agriculture

Enregistrée par la Commission européenne, une initiative citoyenne portée par l’organisation antispéciste End The Slaughter Age (Sortir de l’ère de l’abattage) atteste aussi de cette volonté de contraindre, sans discuter : ouverte à la collecte de signatures depuis le 5 juin 2022, pendant un an, elle demande à exclure l’élevage des activités éligibles aux aides de la politique agricole commune, au profit de la fausse viande.

« La démarche des instigateurs de l’agriculture cellulaire consiste à éliminer les filières traditionnelles, en disant, sans le démontrer, qu’elles posent des problèmes de santé et d’environnement, dénonce Christian Harbulot, directeur de l’EGE. Ses partisans se positionnent en tant qu’acteurs vertueux face à un système agricole “fou”, en prenant le plus souvent pour référentiel le système américain. »

> À lire aussi : Financement : quand la viande cellulaire se cache derrière L214 (16/12/2020)

Faire fi de la santé

Pour favoriser le développement de la viande cellulaire, ses promoteurs recourent à d’autres arguments « trompeurs ». L’EGE souligne en l’occurrence que « les avantages environnementaux et sanitaires présumés de la viande cellulaire sont largement spéculatifs ». De même, l’innocuité de la viande cellulaire n’est toujours pas démontrée.

« Certains industriels emploient la manipulation génétique pour pallier les problèmes techniques rencontrés. Des OGM sont par exemple utilisés en solution de remplacement du sérum fœtal bovin. Les cellules primaires sont modifiées génétiquement pour devenir immortelles […]. L’ingestion de telles cellules pose un problème sanitaire », pointe l’EGE. L’agriculture cellulaire aurait par ailleurs recours aux hormones, bien qu’interdit dans l’Union européenne pour produire de la viande.

Marché juteux

« La capacité de l’agriculture cellulaire à lutter contre l’antibiorésistance et contre les maladies zoonotiques n’est pas incontestable non plus, poursuit l’EGE. Elle utilise très probablement des antibiotiques. » Son impact est-il moindre sur l’environnement que l’agriculture d’élevage ? Plusieurs rapports remettent aussi cet argument en cause (1). « Les études visant à estimer l’impact environnemental et sanitaire de l’agriculture cellulaire sont alimentées par les industriels eux-mêmes », dénonce l’EGE.

L’intérêt pour cette viande cellulaire tient surtout au marché potentiel qu’elle représente, estimé entre 250 et 750 milliards d’euros à l’horizon de 2050. « Le profit semble être la seule boussole de ces industriels » pour l’organisme.

Les institutions européennes sont à l’heure actuelle le théâtre de leurs manœuvres d’influence, décrit l’Ecole de guerre économique : « Ils souhaitent que leurs pratiques échappent au cadre réglementaire » et cherchent dans le même temps à obtenir des subventions publiques, « sans accorder à l’État le moindre droit de regard ».

Nord tout-puissant

Aux côtés de l’EGE, de nouvelles voix s’élèvent pour dénoncer cette offensive in vitro. Le groupe de réflexion bruxellois dédié à la transition agroécologique, IPES-Food, regrette à son tour, dans un récent rapport, « les déclarations trompeuses et les généralisations abusives omniprésentes dans les débats sur la viande et les protéines. Certaines d’entre elles sont répétées et acceptées, bien qu’elles reposent sur des preuves incertaines. »

Les protéines ne sont qu’un des nombreux nutriments manquants dans l’alimentation de ceux qui souffrent de faim et de malnutrition, indique encore le collectif. Enfin, « l’idée selon laquelle nous avons besoin de plus de protéines mais de moins de viande, comme beaucoup le proclament, est en décalage avec les réalités de l’insécurité alimentaire et des difficultés de subsistance dans de nombreuses régions du monde, surtout dans le Sud », insiste IPES-Food.

« Ça n’est de toute façon pas de la « viande » ! », reprend l’EGE. Seules les fibres musculaires sont reproduites. Au même titre que les substituts de viande à base de végétaux, ces avatars ne doivent donc en aucun cas en porter le nom, « sous peine de tromperies », insiste-t-elle.

En attendant, puisqu’aucun risque n’a été écarté, la France a préféré la précaution à l’innovation, en interdisant la viande artificielle dans ses cantines scolaires.

> À lire aussi : Végétale et cellulaire : changement de braquet pour les substituts à la viande (20/01/2022)

Rosanne Aries

(1) M.RE, EC, TTN, MC-A, SDS & JD (2021). Analysis of the cultured meat production system in function of its environmental footprint.

L’Efsa fait le ménage

L’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) a changé la composition de son conseil d’administration le 1er juillet. Auparavant composé en majorité de professionnels de la chaîne alimentaire, il est désormais aussi constitué de représentants des États membres de l’Union européenne (UE), de la Commission et du Parlement européen, ainsi que de la société civile.

« Dans un contexte international où la sécurité des aliments et celle de l’approvisionnement alimentaire sont liées, il est significatif qu’il comprenne un large éventail de représentants », motive la DG Santé. Chargée de délivrer les autorisations de mise sur le marché des produits alimentaires, l’Efsa a été pointée du doigt pour ses « fréquents conflits d’intérêts », par la Cour des comptes de l’UE.

« Du marketing facile pour éliminer l’agriculture »
© Ecole de guerre économique
© Ecole de guerre économique

Christian Harbulot est directeur de l’Ecole de guerre économique (EGE).

« Dès 2018, nous publiions un rapport sur la viande artificielle et la menace systémique de l’activisme financier lié au marché des substituts à la viande. Il n’existait alors pas de débat sur le sujet. Depuis ? Rien n’a changé. La création d’un produit artificiel nuit-elle à la santé ? Nous l’ignorons toujours.

Il y a une vingtaine d’années, José Bové avait posé cette même question, à la télévision, sur les organismes génétiquement modifiés. Un scientifique lui avait répondu ne pas pouvoir le certifier, une campagne avait suivi, puis le blocage du déploiement des OGM à l’échelle européenne.

La viande artificielle est aujourd’hui présentée comme la solution miracle pour régler le problème de l’alimentation mondiale. Sous cet habillage humaniste, ses promoteurs évitent de se confronter à la question du risque sur la santé comme à celui sur l’environnement. Ils réclament du temps pour démontrer l’absence de problème. En a-t-on laissé aux OGM ?

Ses instigateurs se présentent non plus comme des concurrents en quête de parts de marché, mais comme des facilitateurs pour aider à vivre. C’est du marketing insupportable destiné à éliminer les filières agricoles. »

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