Durant les nuits du 8 au 10 mai 2021, des inconnus ont mis le feu à une remorque agricole dans un champ de Villars-le-Grand, dans le canton de Vaud, la région suisse frontalière de la France. Elle servait de support à deux banderoles qui appelaient à voter non à une double votation d’initiative populaire sur l’interdiction des pesticides.

Dans un pays pourtant habitué à la démocratie assez directe, cette expression violente avait secoué même le président de la Confédération helvétique, Guy Parmelin. L’association agricole vaudoise Prométerre avait vivement protesté, dénonçant une « injure à la démocratie et aux familles paysannes ».

Deux votations sur des initiatives populaires

Le 13 juin 2021, les électeurs suisses voteront sur un texte, intitulé « Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse ». Ce texte veut interdire les pesticides contenant des compositions chimiques qui n’existent pas à l’état naturel dans l’agriculture mais aussi dans les espaces verts publics, jardins privés et voies de chemins de fer.

Il demande aussi à interdire l’importation de denrées alimentaires qui contiennent des pesticides de synthèse afin de ne pas désavantager les agriculteurs suisses. Il prévoit une période de transition de dix ans.

Le second texte, intitulé « Pour une eau potable propre et une alimentation saine », veut restreindre les paiements directs de la Confédération aux exploitations qui n’utilisent pas de pesticides, ni d’antibiotiques à titre préventif mais seulement pour soigner leurs animaux malades.

Pour limiter les lisiers, il veut également restreindre ces subventions aux exploitations qui élèvent uniquement le nombre d’animaux qu’elles peuvent nourrir avec le fourrage qu’elles produisent elles-mêmes.

L’opposition des agriculteurs

Les grandes organisations agricoles, dont l’Union suisse des paysans et l’Union maraîchère suisse, ont appelé à voter « deux fois non », jugeant les textes trop extrêmes. « On vous nourrit, on nous punit », protestent les opposants.

Les apiculteurs répliquent par un « deux fois oui » tandis que la fédération des entreprises agricoles Bio Suisse, dans ce pays où l’agriculture biologique représente 15 % des exploitations, se situe à mi-chemin. Elle soutient le texte sur les pesticides mais rejette celui sur l’eau potable.

Malgré de « bonnes intentions », il présente des écueils notamment avec la limitation du fourrage qui va compliquer la tâche des éleveurs bio sans pour autant régler la question de l’élevage intensif puisque les grosses exploitations pourront tout simplement renoncer aux subventions pour conserver de gros cheptels, selon elle.

Le Conseil fédéral (gouvernement) a recommandé de voter contre les deux, mettant en garde contre les risques pour l’approvisionnement en denrées alimentaires dont les prix pourraient grimper au détriment des ménages aux plus faibles revenus.

Quels pesticides sont concernés ?

« L’agriculture doit évoluer, nous sommes d’accord sur cela », a déclaré Francis Egger, vice-directeur de l’Union suisse des paysans. « Il y a deux fois plus de 100 000 personnes qui ont signé, il y a donc un message clair des consommateurs », a-t-il reconnu.

Lancé par un comité réunissant notamment un vigneron et un professeur de biologie des sols à l’Université de Neuchâtel, le premier texte sur les pesticides avait récolté 121 307 signatures. Le deuxième sur l’eau potable avait récolté 113 979 signatures.

Mais ces textes vont trop loin, selon Francis Egger. Ils risquent de pénaliser lourdement les paysans suisses qui ont déjà réalisé d’importants efforts pour réduire les pesticides. « Notre initiative n’est pas dirigée contre les agriculteurs », a défendu Antoinette Gilson, biologiste de formation et membre du comité pour le texte sur les pesticides.

Il vise à interdire les pesticides de synthèse, qui sont « les plus dangereux », et auxquels les agriculteurs eux-mêmes sont très exposés, insiste-t-elle, mais pas les pesticides biologiques ou alternatives sans « toxiques chimiques ». Quelque 107 matières actives utilisées pour les biopesticides, dont le souffre ou le cuivre, seraient encore autorisées, contre 383 aujourd’hui.

L’enthousiasme se réduit

En cas d’acceptation, la Suisse serait le premier pays au monde à interdire les produits phytopharmaceutiques synthétiques. Mais ces deux textes, partis avec une longueur d’avance dans les sondages, ont vu leur soutien s’étioler ces dernières semaines.

Selon un sondage publié le 2 juin 2021 par le groupe de presse Tamedia et 20Minutes, le texte sur les pesticides ne recueille plus que 42 % d’intentions favorables, le soutien chutant à 41 % pour l’eau potable.

Une autre étude de la radio-télévision publique suisse RTS sur les votations du 13 juin 2021 confirme encore cette tendance, sauf en Suisse italienne très favorable à ces initiatives.

D’après l’AFP