Loin des campagnes du Nord-Est ou de l’Île-de-France que ciblent les débats sur le progrès agricole, intenses dans les années 1760, les montagnes de Haute-Auvergne et du Languedoc septentrional font figure de Far West. À travers la Bête du Gévaudan, c’est toute cette société de montagne qui resurgit, dans ses inégalités mais aussi sa solidarité méfiante à l’égard des étrangers.

Par les archives qu’elle a secrétées – plus d’un millier de documents – la Bête révèle un monde archaïque et fascinant. Elle donne à voir une économie rurale aux portes de la misère, dont on mesure la fragilité et l’ingéniosité, toute une population courageuse dont on saisit l’activité incessante, du lever au coucher du soleil, été comme hiver. Sur bien des chemins escarpés, piétons, muletiers et cavaliers circulent, assurant l’approvisionnement et les ventes nécessaires. Jusqu’au sommet de la Margeride, des paysans écobuent la terre pour quelque médiocre récolte de seigle. Les cultures se contractent dans l’espace et dans l’année pour assurer un pain noir ou des galettes de sarrasin, que complètent les produits laitiers, issus d’un élevage dispersé.

L’agriculture ne suffit pas à faire vivre : dans les caves, les métiers à tisser battent sous les doigts des femmes et des enfants. Nichée au fond des bois, une verrerie fume. Ici et là, les enfants malingres et faméliques servent comme aides familiaux pour acheminer les produits de l’activité textile, épandre le fumier ou récolter les lentilles. Ils apportent le repas des adultes occupés à rompre les terres froides ou à les labourer. Et surtout, dans les hameaux qui parsèment la montagne, ils ont une tâche essentielle : convoyer le bétail à cornes jusqu’au « pâtural », puis le surveiller.

Dans ce monde besogneux mais si vulnérable, l’irruption de quelques loups « carnassiers » ne pouvait que jeter l’effroi.

À toute altitude et sur chaque versant, des chapelles rassemblent les prêtres natifs du lieu qui préparent, à côté de curés chasseurs de loups, le salut des familles avec quelques femmes attachées au « tiers ordre » de saint François ou de saint Dominique. Quelques centaines de mètres plus haut – souvent entre 1 100 et 1 200 m –, deux ou trois « drôles », installés dans des bruyères arborées, gardent les vaches de leurs parents. Les filles filent à la quenouille, les garçons affûtent leur bâton et leur couteau.

Dans ce monde besogneux et vulnérable, l’irruption de quelques loups « carnassiers » ne pouvait que jeter l’effroi. L’éloignement géographique et culturel fragilisait les populations. Les conflits de compétence ou les simples subdivisions administratives n’arrangèrent rien. Les loups « féroces » de la Margeride ont fait jouer les divisions et les solidarités. Excellents observateurs des activités humaines, ils fournissent des témoins insoupçonnés. Par rapport à la littérature et au cinéma, qui en ont tiré profit sans compter, la Bête du Gévaudan offre à nos contemporains un étonnant révélateur du passé, mais aussi des enjeux du présent.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MSRSH-Caen