Jean-Pierre Poulain a restitué le mercredi 18 janvier 2017, devant l’interprofession laitière, une étude sur les inquiétudes alimentaires. Il avait déjà eu l’occasion de la détailler lors du colloque de l’Ocha (1) le 22 novembre 2016, « Tais-toi et mange ». Cette enquête a été menée sous sa direction scientifique par l’Ocha et le Crédoc auprès de 1 500 ménages français.

« Nous n’avons pas retenu de travailler sur la perception des risques par les consommateurs. Ce mot, qui s’est imposé aux moments des crises sanitaires, est réducteur. Lors du scandale des lasagnes, il n’y avait pas de risque sanitaire mais une tromperie ou une fraude. On est aussi dans l’ordre du symbolique : pour beaucoup de consommateurs, le cheval n’est plus mangeable. Et cela compte aussi », précise le professeur Poulain. Ce mot réducteur a été écarté dans l’étude au profit des inquiétudes : l’étude a testé les inquiétudes vis-à-vis des différents produits alimentaires, en comparant les résultats à ceux des études menées en 2009-2010, en 2013 puis en 2016.

Les facteurs d’inquiétude évoluent

En 2016, pour la viande par exemple, ce qui ressort comme facteur d’inquiétude est tout d’abord le bien-être animal, puis l’hygiène, l’alimentation et enfin l’origine. L’alimentation était le premier facteur il y a cinq ans. Le bien-être animal ne ressortait même pas. Pour le lait, l’hygiène et la fraîcheur sont sur les premières marches du podium là où trônait l’alimentation animale en 2010.

« Aujourd’hui, les choix technologiques, faits pour obtenir et transformer les produits, suscitent aussi beaucoup de suspicion. Il ne s’agit pas de juger si ces inquiétudes sont ou non rationnelles. Il faut les entendre, répondre, argumenter », explique Jean-Pierre Poulain, qui encourage les agriculteurs à ne pas seulement essayer de créer le consensus mais à participer aux controverses plutôt que de les éviter.

Les Français inquiets face au bien-être des animaux

« Les Français sont inquiets du modèle de production actuel. Et le disent. Tout comme ils sont inquiets face au bien-être des animaux. Cela résulte de l’anthropomorphisme qui s’est développé vis-à-vis des animaux de compagnie. Autrefois, ils mangeaient les restes. Maintenant, ils ont leur nourriture propre. Ils sont dans la famille. Il y a aussi une idéalisation des animaux sauvages qui, dans certains films, semblent donner aux humains une leçon de vie. Les frontières bougent. Les animaux d’élevage sont plus difficiles à penser parce que le public ne les voit pas. Ils se disent alors qu’on leur cache quelque chose. C’est un piège. »

« Travailler du côté de l’idée de faire des bons produits »

Faut-il alors montrer la réalité ? « Cela peut aider mais cela ne suffit pas et tout ne peut pas se montrer. » Les consommateurs ne seront pas forcément en accord avec ce qu’ils découvriront. « Et tuer des animaux a toujours été et restera toujours un problème. » Si l’éleveur ne parle que du bien-être animal, il sera inévitablement sur la mauvaise pente. « Car au bout les consommateurs diront : vous le traitez bien peut-être mais vous les tuez. Il faut peut-être travailler du côté de l’idée de faire des bons produits, d’avoir donné de bonnes conditions de vie aux animaux. Nous avons perdu la signification de la mort animale. »

Il faut réfléchir aussi aux médias que l’on vise, au contenu, à la cible. « Il y a des mises en cause de pratiques de certaines méthodes d’élevage. Sachons écouter ce que l’on n’a pas forcément envie d’entendre. » Il ne faut pas se focaliser sur les activistes, selon Jean-Pierre Poulain. « Mais il ne faut pas non plus les négliger. Ils donnent à entendre un bruit de fond, les “signaux faibles” à repérer avant que la crise n’éclate pour éviter qu’elle n’éclate ou pour préparer la réponse ». Un exercice qui est parfois difficile.

Marie-Gabrielle Miossec

(1) Observatoire du Cniel (interprofession laitière) des habitudes alimentaires.