En France, plus de 350 000 ha de grandes cultures sont cultivées en bio en 2016. Si ces surfaces ne représentent, pour l’instant, « que » 2,5 % de la SAU française de grandes cultures, la tendance à la hausse est bien réelle. « Les surfaces ont augmenté de 50 000 ha par rapport à l’an dernier », a noté Pascal Gury, président du groupe bio Intercéréales, lors des premières rencontres des grandes cultures bio qui ont réuni plus de 250 personnes, le 24 novembre à Paris.

Plusieurs raisons expliquent les conversions de fermes conduites en conventionnel et l’arrivée de jeunes installés (740 nouveaux producteurs au 1er septembre 2016) : le différentiel de prix en faveur du bio (le blé meunier bio est payé environ 390 €/t quand le non bio est proche de 150 €/t), la stabilité et la transparence du marché, les aides de l’État (lire onglet), le contexte phyto qui se complique (produits retirés, pas de nouveautés, résistances, pression sociétale…), les aspects environnementaux et de santé…

Stabilité du marché

« Les prix sont stables depuis dix ans, appuie Pascal Gury, et nous proposons des contrats sur trois et cinq ans qui renforcent cette stabilité. » Aujourd’hui, 20 % de la production bio est contractualisée. Dans le même temps, la filière a su s’organiser. Des organismes stockeurs sont désormais présents sur tout le territoire. Mais attention à une envolée des surfaces en bio qui déséquilibrerait ce petit marché. « Nous devons rester vigilants à la conversion d’agriculteurs qui étaient en conventionnels et avaient l’habitude de spéculer.

En bio, il serait trop risqué de vouloir stocker sa production pour la vendre plus tard. Risqué pour les fab (fabricants d’aliment du bétail) et meuniers qui, n’ayant pas la marchandise nécessaire à leur fonctionnement, pourraient, d’une part, disparaître ou, d’autre part, s’approvisionner ailleurs, chez nos voisins européens.

Risqué également pour les agriculteurs eux-mêmes qui pourraient ne pas trouver d’acheteur au final et tout perdre. Le marché du bio n’est pas spéculatif, et il ne doit pas le devenir, » prévient Pascal Gury. Si un producteur décide de stocker, il doit annoncer au départ son volume disponible afin que le marché et la filière s’organise. Exemple concret de la transparence de ce marché.

Début de campagne 2016, tous les feux sont au vert. La filière s’attend à une hausse des volumes produits, les fab et meuniers ralentissent donc leurs importations en céréales bio. Suite aux conditions climatiques désastreuses du printemps et de l’été, la production fait volte-face, elle n’est plus attendue en hausse mais plutôt en chute libre. Tout le monde a puisé dans les stocks, les meuniers ont relancé les importations, les fab se sont fournis en C2 (production de la deuxième année de conversion) pour couvrir leurs besoins. C’est aussi là qu’on voit les avantages d’une petite filière avec plus de souplesse et moins d’inertie. Tous les acteurs ont joué le jeu pour terminer la campagne sans heurts malgré une baisse de 20 à 25 % de la production.

Passé les sueurs froides de cette campagne, il est temps de se concentrer sur les prochaines. En 2016, les utilisations par les meuniers ont progressé rapidement (+ 18 %) mais on importe toujours entre 20 000 et 40 000 tonnes de blé par an. Le récent développement des surfaces de grandes cultures devrait donc permettre d’offrir une farine issue de blé bio 100 % français d’ici la récolte 2018 (une fois passées les deux années de conversion).

Mélange blé et légumineuses

Une des solutions pour produire du blé meunier en bio, c’est de l’associer avec des légumineuses. Les intérêts sont nombreux pour l’agriculteur : diminution de la fertilisation azotée, meilleure maîtrise des adventices, effet tuteur pour faciliter la récolte, meilleure productivité à l’hectare (+ 10 q/ha en moyenne sur trois ans en blé mélangé par rapport à un blé pur), hausse du taux de protéines de la céréale d’un point en moyenne, sécurisation économique…

Autant d’avantages qui intéressent aussi les collecteurs. Pour toutes ces raisons, cultiver des mélanges peut paraître séduisant. Mais attention à la fausse bonne idée. Le risque d’impuretés au triage est un frein réel à la commercialisation (lire le témoignage ci-contre). « Nous, les meuniers, nous voulons du blé de qualité, affirme Jean-Louis Dupuy, directeur des minoteries Dupuy-Couturier à l’Étrat près de Saint-Etienne (Loire). C’est à l’organisme stockeur de trier les mélanges de cultures et de nous fournir du bon blé, d’autant que l’OS est équipé pour cela et qu’il peut valoriser la légumineuse associée. »

« Aujourd’hui, 5 à 10 % des surfaces en grandes cultures bio sont cultivées en mélange, précise Pascal Gury. La tendance est à la hausse mais il ne faudrait pas dépasser 15 %. Même si cette technique est intéressante d’un point de vue agronomique, au-delà de ce seuil, le marché peut en pâtir.

D’une part, il faut bien regarder le surcoût lié au tri pour être sûr que cette production reste rentable. D’autre part, si le blé meunier est déclassé en alimentation animale, la sentence est sans appel : le producteur perd 100 € par tonne, et le meunier perd son approvisionnement. »

Ce n’est pas pour autant qu’il faut abandonner les mélanges. Au contraire, des pistes sont à explorer pour mieux les maîtriser du champ au moulin : améliorer la technique de triage, trouver des mélanges plus adaptés, évaluer différents systèmes de culture… La filière étant amenée à se développer, l’enjeu est réel et les instituts l’ont compris. L’Itab, Arvalis et Terres Univia se sont engagés à renforcer ensemble leurs efforts de recherche sur ces différents thèmes.