« Je voulais m’installer ici pour faire vivre le terroir et le patrimoine », lance Nils Aucante, au milieu de son rucher, à Yvoy-le-Marron (Loir-et-Cher). En plein cœur de la Sologne, entre les châtaigniers et les bruyères, il est comme un poisson dans l’eau. Pourtant, son installation sur la ferme de son grand-père date seulement de 2018. Après une école de journalisme, Sciences Po et l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), il s’envole pour les États-Unis, où il crée une entreprise de production documentaire. Caméra à la main, il réalise une quarantaine de films.

Dans le dernier d'entre eux, « Ça chauffe pour les abeilles », il part à la rencontre d’apiculteurs, aux quatre coins de la planète, du Nevada à Haïti, en passant par le Honduras. Ces rencontres, et le fait de voir la ferme familiale se délabrer progressivement (ses parents sont journalistes et écrivains), le poussent à revenir en Sologne. À 31 ans, il s’installe comme apiculteur bio avec 400 ruches. Il se perçoit davantage comme éleveur de reines que producteur de miel. « Mon objectif, c’est que ces abeilles qui étaient là avant nous, soient toujours présentes après nous », souligne le Solognot.

© Aude Richard - Les brebis solognotes sont bien adaptées au système plein air et au paturage des sous-bois.

Apiculteur sédentaire

Il opte pour une race locale, l’abeille noire de Sologne et se spécialise en génétique. Il travaille avec le conservatoire de l’abeille noire du domaine de Chambord pour multiplier les reines. « L’abeille noire a déjà été hybridée. Le risque est de voir l’espèce s’affaiblir et d’arriver à une abeille européenne unique qui aurait perdu une grande partie de son autonomie. Nous essayons de « noircir » les abeilles en sélectionnant celles qui ont des caractéristiques particulièrement rustiques », explique Nils. Sans protection ni gant, il inspecte les ruches miniatures d’élevage de reines. Les ouvrières sont calmes.

« L’apiculture est le seul élevage où nous devons doubler le renouvellement du cheptel chaque année, pour anticiper les pertes hivernales. On parle souvent des pesticides, du varroa ou du climat dans les causes de mortalité, mais il y a également le manque de ressources. Les abeilles doivent manger toute l’année et malheureusement, une monoculture n’apporte qu’une floraison pendant 15 jours », indique l’apiculteur.

© Aude Richard - Passionné de génétique, Nils Aucante travaille avec le conservatoire de l abeille noire du Val de Loire.

Contrairement à la majorité des apiculteurs qui transhument les ruches au fil des floraisons, Nils a choisi une apiculture sédentaire. Une vingtaine de ruchers est disséminée au milieu de la forêt. « La palette des ressources du biotope solognot est extraordinaire : noisetiers, bourdaines, châtaigniers, acacias, ronces… les abeilles ont tout ce qu’il faut. J’aime regarder les floraisons. Entrer dans la forêt solognote, c’est comme ouvrir une ruche : c’est toujours une surprise ! ». Reste le problème de l’été, où peu d’arbres fleurissent. Nils travaille avec des agriculteurs pour implanter des couverts mellifères (phacélie, moutarde, etc.) à proximité des ruchers. « Le dialogue est essentiel. C’est grâce aux agriculteurs que les abeilles arrivent à faire des provisions pour l’hiver. »

La technique sédentaire est moins productive que la transhumance, et nécessite surtout de la pédagogie auprès du consommateur, qui ne retrouve pas un miel précis, comme le miel d’acacia, mais des parfums polyfloraux. Nils arrive à récolter 5 à 7 miels différents par an et a transformé cette contrainte en argument de vente. Ses miels, au goût typé et au nom poétique, comme « étincelle des sous-bois », trouvent grâce aux yeux de chefs étoilés (Guillaume Foucault, du restaurant Pertica ou encore Anthony et Fumiko Maubert, du restaurant Assa). Il vend également ses pots dans des épiceries fines, des chambres d’hôtes et dans sa boutique à la ferme.

Race à petits effectifs

En Sologne, l’abeille se marie bien avec les moutons. L’apiculteur possède 130 brebis, solognotes bien sûr. En 2016, il réintroduit un troupeau avant tout pour défricher les pâtures, à l’abandon depuis 1988 et couvertes de ronces. « Les brebis occupent l’espace et valorisent les terres pauvres. Les solognotes sont très rustiques, habituées à l’herbe peu abondante et aux sous-bois. Elles sont adaptées à notre système de plein air, sans bâtiment, ni apport », souligne Nils, qui vend de la viande d’agneau en caissette une fois par an. Encore une fois, c’est la génétique qui lui plaît. Il sélectionne les béliers pour la reproduction de cette race menacée, à petits effectifs. Cette année, il a même décroché un prix du concours national des béliers solognots. « Le travail sur la génétique améliore la qualité du travail et l’autonomie des animaux. Elle permet aussi de transmettre, de faire perdurer la race derrière nous », conclut Nils.