« En 2005, alors que je travaillais depuis vingt ans en Gaec avec mon frère aîné, j’ai découvert lors de l’assemblée générale que mon départ était demandé. Son fils nous avait rejoints quelques années auparavant. Sous couvert d’un règlement intérieur, rédigé par la juriste du centre de gestion et soi-disant parce que mon travail – suivi du troupeau laitier – n’était pas fait correctement, ils voulaient m’évincer.

 

En réalité, mon frère souhaitait installer son second fils. Le revenu dégagé n’était pas suffisant pour quatre associés. Avec l’accord qu’ils m’imposaient, je me suis retrouvé avec un vieux bâtiment et 60 hectares. Je traverse alors des moments très difficiles et pense quitter le métier. Mais que faire à 43 ans ? N’ayant pas suffisamment de quotas laitiers liés au foncier, je commence à constituer un troupeau allaitant. Un drame familial va accélérer les choses.

Mon petit-cousin Benoît, également agriculteur dans la commune, décède, à 42 ans, dans un accident de voiture. Élise, son épouse, n’a pas le statut d’agricultrice, elle occupe un emploi salarié. Leurs filles sont mineures. Élise souhaite garder l’exploitation, mais n’a pas la capacité professionnelle. Elle obtient d’en garder la gérance, sous le contrôle d’un juge des tutelles.

 

Je lui propose de prendre en charge tout le travail, elle assurant la gestion. Cet accord rend mon frère furieux, car il espérait récupérer les terres. S’ensuivent dix ans de batailles juridiques, mon frère m’envoyant greffiers et gendarmes dès que je pénètre avec mon tracteur sur une parcelle d’Élise, au motif que je n’ai pas l’autorisation d’exploiter. Nous avons même droit à la police de l’eau !

 

Le père de Benoît intervient et fait obtenir une attribution préférentielle (2) pour régler le problème. Nous continuons à avancer malgré les lettres d’avocats, mises en demeure, convocations au tribunal… Jusqu’à ce que Clara, une des filles de Benoît, alors en classe de première, décide d’entreprendre des études agricoles pour s’installer. Elle a aujourd’hui 29 ans. Ensemble, nous avons créé un Gaec en 2015. En 2017, nous avons développé le troupeau limousin et construit un bâtiment. Techniquement, financièrement, l’exploitation est désormais solide. »

(1) Tous les prénoms ont été changés.

(2) Mécanisme du droit des successions qui permet à un héritier de se voir conférer la pleine propriété d’un bien, au lieu que ce dernier soit soumis à l’indivision.