«Notre mémoire est la boîte noire de notre appareil psychique et, surtout, le corps n’oublie rien. Un déclencheur – une sensation corporelle, visuelle, auditive, un film, une rencontre… – peut soudainement faire remonter à la surface un événement que notre cerveau avait précautionneusement rangé, puis occulté. Ceci parfois pendant de longues années. Cet événement était si violent, douloureux, que des mécanismes de défense se sont enclenchés pour l’enfouir. Lorsque cette pièce manquante du puzzle d’une vie réapparaît brutalement, nous employons le terme de “retour d’amnésie traumatique”. Nous, thérapeutes, l’observons régulièrement chez des victimes d’inceste, comme votre belle-sœur, de violences sexuelles, mais également chez des personnes témoins d’événements graves, d’accidents, ou encore chez les soldats partis dans des zones de guerre.

L’accompagnement d’un thérapeute dans ce type de situation comporte plusieurs étapes. Il va d’abord créer un environnement sécure, en expliquant au patient qu’il est là, ici et maintenant, qu’il n’est plus en danger. Car le fait de revivre l’événement, souvent compliqué, peut entraîner une véritable détresse émotionnelle. Peu à peu, la parole va se libérer. Cela s’accompagne parfois de manifestations physiques au fur et à mesure de la prise de conscience : la sensation de froid, d’oppression, des nausées, des maux de ventre, ce qui signifie que le patient “digère” ce qui lui est arrivé.

Le thérapeute travaille à partir de ces images, ressentis, et des mots amenés par le patient, l’objectif étant de réorganiser l’appareil psychique. Comme une pelote de laine que l’on va dévider, puis que l’on va retricoter. Les séances permettent aussi d’abaisser progressivement le niveau de peur, de culpabilité, en partie responsables du traumatisme lui-même. Selon les cas, leur gravité, et l’état psychique du patient, il faut compter plusieurs séances.

De votre côté, vous pouvez accompagner votre belle-sœur en l’écoutant, en l’encourageant à poursuivre ces rendez-vous avec sa psychologue. Vous pouvez surtout préparer votre entourage familial à des révélations difficiles, mais qui font partie du processus de guérison. La chape de silence qui entoure l’inceste est souvent aussi grave que les faits eux-mêmes. »

Propos recueillis par Dominique Péronne

Plus d’informations sur le blog de Muriel Salmona, psychiatre : www.memoiretraumatique.org