« Colère », « indignation », « désappointement ». Tels sont les premiers mots qui viennent à Michèle Boudoin, présidente de la Fédération nationale ovine (FNO) à l’annonce de l’accord de libre-échange signé le 24 mars 2026 entre l’Union européenne et l’Australie. Et pour cause, les négociations engagées il y a 8 ans entre les deux acteurs économiques ont abouti à des quotas conséquents de viande australienne qui verront leur accès au marché européen facilité. 30 600 tonnes pour la viande bovine, et 25 000 tonnes pour la viande ovine et caprine.
Une concurrence déloyale « évidente » pour la filière ovine européenne
« Sans clause miroir et sans réciprocité » sur les normes de production, « nous n’avons aucune compétitivité avec des pays tiers de cette ampleur si l’Europe ne met pas de garde-fous, et en l’occurrence il n’y en a aucun », déplore Michèle Boudoin. Si l’éleveuse condamne les conditions peu respectueuses du bien-être animal ayant court en Australie, elle regrette aussi « l’absence de dénomination du produit, agneau ou mouton », dans l’accord, ce qui risque d’être « fatal pour notre secteur ovin européen et français ».
Pour la présidente de la FNO, la concurrence déloyale s’annonce « évidente » pour les éleveurs français : « Les moutons australiens sont en premier lieu élevés pour leur laine, et la viande est un sous-produit qui partira très peu cher vers la restauration collective et commerciale [européenne]. Ça va détourner le consommateur de notre produit agneau vertueux pour l’environnement, à l’herbe, avec des signes de qualité, en lait comme en viande, et qui entretient les paysages que nos concitoyens aiment dans les bocages. »
La Confédération paysanne abonde en ce sens dans un communiqué publié le même jour : « Le seul contingent de viande ovine représente 4 % de la consommation européenne, ce qui est colossal. L’impact sur les prix sera notable. » Elle rappelle par ailleurs qu’en France, la filière ovine « souffre déjà de revenus parmi les plus faibles et est fortement impactée par la prédation ».
« Les mêmes distorsions de concurrence que pour le Mercosur »
Patrick Bénézit, président de la Fédération nationale bovine (FNB), ne cache pas son désarroi : « C’est inadmissible d’avoir à nouveau de la viande bovine dans ce type d’accord. Ce sont les mêmes distorsions de concurrence qu’avec le Mercosur : utilisation d’hormones de croissance, aucune norme de bien-être animal, élevages en feed-lots, etc. »
Le manque de traçabilité (par lot et non par animal) observé en Australie comme au Brésil interpelle la section bovine du syndicat majoritaire français. Bien que de la viande de vaches brésiliennes élevées aux hormones ait intégré le marché européen en 2024 et 2025, « rien ne se passe, se révolte Patrick Bénézit. Pas de sanction, pas de suspension d’import ».
« La France doit s’opposer à l’accord en l’état »
Alors que les premières alertes ont été données en 2023 par la FNO sur les négociations en cours avec l’Australie, Michèle Boudoin regrette un manque de considération d’Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, pour la filière ovine par rapport à la filière bovine : « Nous sommes tout seuls pour nous défendre. Je ne me sens pas très soutenue. Je lui ai demandé il y a quelque temps déjà de prendre la défense de la filière ovine en ayant la même ampleur syndicale que contre le Mercosur. J’attends toujours le mouvement de manifestation, et maintenant c’est signé. »
Si certains sont presque résignés, l’interprofession du bétail et des viandes françaises, Interbev, appelle la France à « s’opposer clairement à l’accord en l’état » afin d’en « exclure les viandes bovine et ovine ». En effet, l’accord a été signé, mais il n’est pas encore entré en vigueur et doit encore être approuvé par les États membres.
« Les aménagements annoncés — progressivité des volumes ou différenciation selon l’alimentation des animaux — ne changent rien aux déséquilibres de fond, souligne Interbev. Dans un contexte d’accumulation d’accords commerciaux sans évaluation globale de leurs effets, la filière de l'élevage et de la viande apparaît une nouvelle fois comme une variable d’ajustement. »
Appel à manifestation citoyenne
Pour le Copa-Cogeca, même son de cloche. « Les agriculteurs européens ne peuvent pas continuer à absorber le coût de la libéralisation bilatérale du commerce sans des garanties adéquates et véritablement efficaces. Nous attendons désormais tous les détails de l’accord, en particulier sur les résultats de la protection des indications géographiques et de la gestion du contingent tarifaire, afin d’évaluer précisément ses implications et son impact », déclare le syndicat agricole européen dans un communiqué.
De son côté, le collectif Stop Mercosur exhorte les parlementaires européens « à bloquer ce traité », et « les citoyennes et citoyens à se mobiliser pour exiger une autre politique commerciale, fondée sur la justice sociale, la relocalisation des productions et la protection de l’environnement ».