Entre incertitudes météorologiques, volatilité des prix de l’azote et exigences de qualité, les céréaliers s’interrogent : est-il possible de réduire les doses, modifier le fractionnement ou repenser le pilotage des apports ? Les résultats d’essais menés par Arvalis entre 2016 et 2025 apportent des éléments de réponse.
Toutes régions confondues, les enseignements montrent que de nombreux créneaux restent favorables au positionnement de l’azote, quelles que soient les périodes. En revanche, dans le Sud-Est, il y a une forte variabilité des créneaux, sous réserve d’une pluviométrie suffisante, ainsi que des rendements potentiels. L’enjeu est d’ajuster les pratiques afin de trouver le meilleur compromis entre rendement, teneur en protéines et rentabilité économique.
Dernière feuille étalée : un stade déterminant
Pour optimiser à la fois rendement et qualité, le stade de la dernière feuille étalée (DFE) est la clé. « Le diagnostic de croissance à DFE permet d’anticiper précisément les besoins pour le dernier apport », explique Mathieu Marguerie, ingénieur agronome chez Arvalis. Une biomasse importante à ce stade se traduit par des besoins accrus en azote afin de maintenir une nutrition optimale jusqu’au remplissage du grain.

Par exemple, en 2025 dans le Sud-Est, les essais ont montré que dans la majorité des situations, les besoins en azote du dernier apport étaient en hausse par rapport à la moyenne. Pour viser un rendement de 75 q/ha et une teneur en protéines de 13,5 %, le dernier apport était en moyenne de 71 unités, selon les essais réalisés sur la station de Gréoux-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence). Le recours à un outil d’aide à la décision (OAD), dont le coût varie de 9 à 15 €/ha, permet d’affiner cette dernière fraction.
Réduire la dose : une économie à raisonner
Si la tentation de réduire la dose est forte dans un contexte de hausse des coûts, ses conséquences ne sont pas neutres. Une baisse de 40 unités d’azote peut entraîner en moyenne des pertes de rendement ou de qualité.
L’analyse économique de l’historique des essais de courbe de réponse à l’azote depuis dix ans dans le Sud-Est montre, pour le contexte économique de 2026, un décalage d’environ 20 à 30 unités entre la dose de l’optimum technique (pour atteindre le rendement maximal et les critères qualitatifs requis), et l’optimum économique.
Autrement dit, compte tenu des faibles prix de rémunération du blé dur et du prix de l’azote, il est économiquement intéressant de réduire légèrement ses apports, et donc de piloter au plus fin la fertilisation azotée.
Fractionnement des apports : sécuriser sans pénaliser
Par exemple, si le reliquat sortie d’hiver est élevé (supérieur à 70 unités), il est conseillé de faire l’impasse sur le dernier apport azoté. 40 unités en moins à cette période est peu pénalisant pour le rendement, mais a un plus fort impact pour la qualité. Le risque est alors un déclassement du blé par rapport au débouché initialement visé.
Les essais menés de 2023 à 2025 dans le Sud-Est ont comparé différentes stratégies : un fractionnement classique en trois ou quatre apports, et une réduction de fractionnement. Dans cette dernière approche, mettre une dose d’azote précocement ne permet pas de s’adapter au potentiel climatique de l’année.
En revanche, compte tenu des risques de sécheresse, il peut être judicieux de prendre de l’avance en végétation pour sécuriser le stade épi 1 cm, qui correspond au début de la montaison et de la forte croissance des besoins en azote du blé.
Pilotage intégral de la fertilisation azotée
« Dit autrement, il est conseillé dans le Sud-Est de positionner des apports d’azote dès que des pluies favorables sont annoncées dans les semaines qui précèdent le stade épi 1 cm en cas d’absence de précipitations resserrées autour du début de la montaison. Sécuriser une partie des apports avant le stade épi 1 cm reste donc pertinent, notamment les années sèches », conclut l’ingénieur d’Arvalis.
Au-delà des ajustements de dose et de fractionnement, une autre voie se dessine : piloter la fertilisation azotée non plus à partir d’un objectif de rendement théorique mais en fonction du développement réel de la culture dans chaque parcelle.
Un test grandeur nature
Cette approche repose sur un pilotage dynamique de l’ensemble des apports, à l’aide du modèle Ferti-Adapt CHN développé par Arvalis (lire encadré). L’outil est d’autant plus pertinent que le climat aléatoire du Sud-Est rend compliqué la détermination d’une dose x en sortie d’hiver, du fait de la difficulté d’estimer l’objectif de rendement atteignable.
Un test grandeur nature a été mené dans le Sud-Est entre 2024 et 2025 dans le cadre du Plan de résilience des grandes cultures et du groupe Dephy de la chambre d’agriculture des Alpes-de-Haute-Provence. Des parcelles de blé dur conduites en pilotage intégral de l’azote ont été comparées à des modalités où seul le dernier apport était piloté.
Un gain de précision
Les résultats sont majoritairement favorables au pilotage intégral : dans dix parcelles sur treize, cette stratégie se traduit par de meilleures performances technico-économiques. « Le positionnement de l’azote est plus précis et mieux synchronisé avec les besoins de la plante.
Le modèle CHN permet un véritable accompagnement du potentiel », souligne Mathieu Marguerie. Ce gain de précision se traduit aussi par un effet positif sur le rendement et l’efficience de l’azote. Sur les deux années d’essais, le gain sur la marge azote est de 130 €/ha.