Le marché du blé est marqué par une récente embellie. Alors que les prix évoluaient, depuis la moisson, dans un spectre étroit « plutôt bas, pour ne pas dire très bas », « depuis quelques jours, on a une respiration, avec des prix qui ont augmenté de 10 €/t », confirme Jean-François Lépy, directeur général de Soufflet Négoce by Invivo. Il est intervenu le 26 février 2026 dans une table-ronde sur le marché céréalier, organisée par InVivo au salon de l’Agriculture, aux côtés de François Pignolet, directeur de collecte chez Soufflet Agriculture.

Des récoltes de blé record en Argentine

La situation du blé reste néanmoins lourde, les disponibilités dans les pays exportateurs étant importantes. « Les récoltes ont été records ou proches de records en hémisphère sud, détaille Jean-François Lépy. Par exemple, l’Argentine a produit 28 millions de tonnes (Mt) de blé, une récolte historique qui bat de près de 10 Mt leur récolte normative. Ce volume part à l’export. »

Pour François Pignolet, la récente hausse des prix du blé « est une correction ». « Le blé reste encore 20 €/t en dessous du coût de revient des agriculteurs », rappelle-t-il. Une situation qui n’est d’ailleurs pas seulement vraie qu’en France. « Tous les céréaliers dans le monde vivent une situation similaire, appuie Jean-François Lépy. Il n’y a quasiment pas de pays dans lesquels les agriculteurs cultivent des céréales qui sont en position de gagner de l’argent avec les prix actuels du blé », estime-t-il.

Rétention des agriculteurs

Face à ce contexte de prix du blé très bas, Soufflet Agriculture constate une rétention de la part des agriculteurs. « À cette période de l’année, les agriculteurs ont en moyenne fixé 85 % du prix de leurs céréales, relève François Pignolet. Aujourd’hui, ils sont seulement à 72 %. Ils sont relativement en retard. Certains organismes stockeurs qui travaillent en prix fermes sont gênés. Ceux qui travaillent avec des prix construits ont une capacité d’alimenter le marché un peu plus importante. »

Par ailleurs, au-delà des parcelles inondées, les récentes importantes précipitations qui ont touché la France perturbent aussi le transport des céréales. « Au-delà d’un débit de 700 m3/s, la circulation sur la Seine est stoppée. Ce matin, le débit était de 1 280 m3/s, rapporte François Pignolet. On ne peut plus acheminer les céréales vers Rouen en passant par la Seine. Cela complique aussi le sujet au niveau conjoncturel. »

La France trop dépendante du Maroc pour ses exportations

En 2025-2026, le Maroc est le principal client du blé français. « Le Maroc capture près de 60 % des volumes vers pays tiers, précise Jean-François Lépy. C’est notre seul client massif, qui s’est substitué à l’Algérie. » Il cite également quelques flux vers la Tunisie, ou encore vers l’Égypte, soulignant la volonté du gouvernement égyptien de diversifier ses approvisionnements des origines russes.

Pour Jean-François Lépy, les exportations françaises de blé « ne sont pas assez diversifiées ». « Nous sommes dépendants de ce que le Maroc va acheter », explique-t-il. Or, le pays a bénéficié de récentes pluies qui ont mis fin à six ans de sécheresse, et leur récolte de céréales devrait être meilleure. « Il y aura certainement une fermeture des importations parce qu’ils vont consommer leur récolte locale, anticipe Jean-François Lépy. Nous verrons les impacts sur notre marché. »

L’orge plus chère que le blé cette année

Les deux experts soulignent par ailleurs la « situation particulière » de l’orge fourragère cette année. En 2025-2026, il s’agit de la seule céréale qui s’est équilibrée entre l’offre et la demande. « Elle a plutôt été bien consommée en début de campagne, observe Jean-François Lépy. En attendant l’arrivée des volumes d’hémisphère sud, la France a été la seule origine qui avait encore des disponibilités. » Ces orges françaises sont brassicoles, dans un contexte de filière bière-malt « assez compliqué » avec des baisses de consommation. « Ces orges brassicoles parties à l’exportation pays tiers pour être consommées en alimentation animale se sont retrouvées plus chères que le blé », souligne Jean-François Lépy.

Il rappelle qu’à l’exportation, deux grands bassins de pays tiers sont consommateurs des orges d’origines françaises : la Chine d’une part, où l’orge est un marché libre (contrairement au blé, maïs ou soja), c’est-à-dire que ce n’est pas un produit d’importation régulé, ni un « acte politique ». Et d’autre part, l’Arabie saoudite et plus largement le monde arabo-musulman, qui l’utilise pour l’alimentation animale des ovins et camélidés.

Du positif du côté des oléagineux

Les oléagineux tirent quant à eux leur épingle du jeu. « Nos filières fonctionnent bien, se félicite François Pignolet. 60 % de l’huile de colza française part en biocarburant, avec des prix rémunérateurs pour l’agriculteur, et de même en tournesol. »

Alors que les semis d’orges de printemps prennent du retard, il anticipe une baisse des surfaces de la culture. « Elle ne sera peut-être pas remplacée par du maïs qui n’est pas cher, mais peut-être par du tournesol, suggère-t-il. La sole française de tournesol sera peut-être plus importante cette année. Cela restera à confirmer. »