Des entreprises indonésiennes visées par une enquête pour fraude sur l’huile de palme ont fourni des producteurs européens de biofioul, dont le géant italien de l’énergie Eni et le finlandais Neste, a révélé une enquête menée par l’AFP et SourceMaterial. Ces révélations soulèvent de nouvelles questions sur les chaînes d’approvisionnement du secteur des biocarburants, estiment des experts. Elles font suite à des allégations persistantes de fraude concernant les produits à base d’huile de palme utilisés comme matières premières pour les carburants.
En France, le secteur des biocarburants dénonce depuis septembre 2024 des perturbations du marché. Saipol, filiale du groupe Avril qui produit du biodiesel, estimait en décembre 2024 que les objectifs de décarbonation en Europe étaient en grande partie remplis par un afflux d’huiles soupçonnées d’être frauduleuses en provenance de l’Asie, faisant dégringoler les prix.
De l’huile de palme déclarée comme résidus
Rien ne laisse cependant supposer qu’Eni, Neste (leader finlandais des carburants d’aviation durables), ou d’autres sociétés clientes des entreprises indonésiennes impliquées dans l’enquête aient eu connaissance de fraudes ou y aient participé.
Selon la justice indonésienne, des entreprises locales et des responsables gouvernementaux se sont mis d’accord, contre versement de pots-de-vin, pour faire passer l’huile de palme pour un sous-produit appelé Treating Palm Oil Mill Effluent (POME), soit des résidus de production d’huile de palme. Pour l’Indonésie, le préjudice en termes de recettes fiscales se chiffre en millions de dollars, car la taxe sur les produits étiquetés POME est moins élevée que sur l’huile de palme.
Problèmes de surveillance du secteur
Pour les consommateurs, cela remet en cause les engagements en matière de développement durable, car l’huile de palme est depuis longtemps associée à la déforestation. Eni et Neste, qui ont officiellement retiré l’huile de palme de leurs chaînes d’approvisionnement, ont toutes deux reçu plusieurs livraisons provenant d’entreprises indonésiennes accusées d’avoir étiqueté de l’huile de palme comme POME.
Pour des experts, cette fraude présumée illustre les problèmes de surveillance du secteur, alors que l’Union européenne (UE) interdira l’utilisation d’huile de palme dans les biocarburants à partir de 2030.
« L’Union européenne a décidé à juste titre de supprimer progressivement les biocarburants à base d’huile de palme en 2019 en raison de leurs liens avec la déforestation, souligne Cian Delaney, de l’ONG environnementale Transport and Environment (T&E). « Mais dissimuler l’huile de palme sous l’appellation POME […] a été beaucoup trop facile pour les fournisseurs et les négociants. La vérification et la certification de ces importations sont manifestement défaillantes. »
Soupçon de fraude de longue date
Eni a indiqué n’avoir aucun contrat direct avec les sociétés incriminées et avoir reçu ses livraisons par l’intermédiaire d’un fournisseur agréé qui a « immédiatement suspendu toutes ses opérations avec les sociétés impliquées dans l’enquête ». Sollicité par l’AFP, le fournisseur en question n’a pas répondu.
Neste, de son côté, a indiqué avoir demandé à son fournisseur d’exclure les entreprises impliquées de sa chaîne d’approvisionnement. L’analyse de livraisons effectuées entre 2023 et 2025 a révélé des résultats « compatibles avec des déchets dérivés de l’huile de palme », et non avec de l’huile de palme, a encore assuré l’entreprise finlandaise.
11 personnes arrêtées
L’Indonésie soupçonne depuis longtemps une fraude liée aux produits POME et a temporairement limité ses exportations l’an dernier après que des données commerciales ont enregistré des volumes dépassant largement l’offre disponible estimée. Le mois dernier, 11 personnes, dont des douaniers, ont été arrêtées, accusées d’avoir escroqué les douanes de millions de dollars de recettes entre 2022 et 2024.
Si le bureau du procureur général n’a pas précisé les noms des personnes arrêtées et de leurs entreprises, l’AFP et SourceMaterial, un média d’investigation indépendant, ont réussi à déterminer l’identité de trois personnes impliquées. Les conclusions ont été confirmées par une source au sein du bureau du procureur.
Selon Eni, la société qui a géré ses expéditions, était certifiée par l’International Sustainability and Carbon Certification (ISCC), organisme certifié par l’Union européenne pour les importations de produits à base d’huile de palme. Selon un porte-parole de l’ISCC, une des entreprises soupçonnées est « actuellement exclue de la re-certification » et l’autre avait été « précédemment exclue ». Quant à la dernière, elle détient toujours un certificat valide, selon le registre de l’ISCC.
Parmi les autres entreprises européennes potentiellement concernées figurent le négociant suisse Kolmar, qui n’a pas réagi officiellement, ainsi que le groupe pétrolier espagnol Repsol et l’américain Cargill. Ces deux derniers groupes n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.
Certaines analyses suggèrent que la quantité de produits POME utilisée dans l’Union européenne et en Grande-Bretagne dépasse l’offre mondiale disponible, ce qui laisse supposer un étiquetage erroné généralisé, même si certains groupes industriels ont contesté ces calculs. L’Irlande a mis fin aux incitations à leur utilisation dans les biocarburants et l’Allemagne en fera de même l’année prochaine.
« Permettre un examen public et indépendant »
Pour James Cogan, responsable des politiques publiques chez Clonbio, un fabricant irlandais de biocarburants qui s’approvisionne exclusivement auprès de l’Union européenne, la vérification est tellement problématique qu’acheteurs et organismes de réglementation devraient se méfier de toute cargaison étiquetée POME.
« Je mets au défi tout transformateur de POME ou de biocarburants à base de POME de publier ses volumes, ses sources et sa documentation, afin de permettre un examen public et indépendant », a-t-il déclaré.