L’expression « coqs de village » cache mal la condescendance urbaine à l’égard de réalités disparates. Solides « marchands » des régions de polyculture et d’élevage, bons « ménagers », « casalers » et chefs d’« ostal » du Midi et de l’Occitanie, accrochés à leur patrimoine familial, hardis « censiers » et « karchers » du Hainaut et de l’Alsace, étonnants « Juloded » de Bretagne occidentale…, la diversité régionale du monde rural donnait lieu à un éventail d’élites rurales.

Une détermination sociale très large

Dans les campagnes fertiles aux portes de Paris, les notables au village, c’étaient les grands fermiers. Mais pas n’importe quels fermiers ! Chez eux, le village ne constituait qu’un point de fixation dans un espace social qui s’élargissait aux villes et aux régions voisines. Pour des entrepreneurs de culture qui couraient les marchés, la détermination sociale ne se réduisait pas à la position reconnue sur place. Les critères de distinction étaient à la fois propres à la communauté villageoise et extérieurs à elle.

La dynastie des Navarre offre à cet égard un archétype, à l’échelle française et même européenne. Elle appartient à la vieille aristocratie agricole déjà en place à la fin du Moyen Âge. Du XVe au XVIIIe siècle, son champ d’action, autour de Villeroy-en-France (Seine-et-Marne) s’étend à la plaine de France, et en particulier à son secteur occidental : une trentaine de fermes, occupées plus ou moins longtemps dans le cadre des baux à neuf ans souscrits auprès des grands propriétaires nobles et ecclésiastiques, jalonnent un univers de 500 km2, étiré sur une trentaine de kilomètres au nord d’une ligne de Meaux à Saint-Denis.

Au sein des campagnes fertiles aux portes de Paris, les notables, c’étaient les grands fermiers. Mais pas n’importe quels fermiers !

Au début du règne de Louis XIV, deux corps de ferme constituent le noyau domanial des deux ménages Navarre alors en activité à Villeroy. Jean, le premier, procureur-fiscal et receveur de la seigneurie, détient en 1672 avec sa femme, Catherine Chulot, une ferme comprenant « plusieurs manoirs, logis, écuries, étables, granges, bergeries », plus une grange de quatre travées qu’il vient de faire construire­. L’ensemble est entouré de quatre arpents de jardin et de 94 arpents de terre (48 ha), mais on en trouve tout autant à l’extérieur.

Le second frère, Antoine, fermier des moines de l’abbaye de Saint-Faron de Meaux, décédé en 1662, était encore plus puissant : son corps de ferme est estimé à 8 000 livres sans comprendre les dix travées de grange et hangars, couverts de tuile, qui sortent tout récemment de terre et, tout autour, le domaine atteint 255 arpents (130 ha !), alors qu’à l’extérieur, dans les autres finages, le foncier occupe 50 ha. Avec un tel patrimoine, la retraite de sa veuve, Jeanne Boucheron, est assurée. Elle peut céder à ses deux fils l’ensemble de ses biens moyennant 1 600 livres de rente annuelle : quatre fois les revenus d’un bon curé de campagne !

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen