Partout en France, les agriculteurs se sont largement mobilisés, parfois par centaine comme pour les méga-foyers de Bretagne, de Gironde, du Maine-et-Loire et du Jura, apportant un soutien particulièrement utile pour les pompiers.

Des agriculteurs réservistes

C’est dans la nuit du jeudi 11 au vendredi 12 août 2022 que le feu s’est déclaré dans la forêt de Brocéliande côté Morbihan. Les pompiers sont intervenus très rapidement et en nombre : 300 pompiers et 120 camions. Ils ont pu compter sur les réserves communales de sécurité civiles de Campénéac, Loyat et Néant-sur-Yvel qui comptent une vingtaine de réservistes parmi les agriculteurs, ETA et Cuma disposant de moyens matériels conséquents dans cette zone d’élevage (tonnes à lisier, déchaumeur).

 

« J’ai été prévenu à 2 heures du matin, relate Patrick Eono, dirigeant d’une ETA à Campénéac. Les premières tonnes à lisier sont arrivées très tôt sur le terrain et à 14 h nous avions plus de 40 matériels après de nombreux appels d’autres agriculteurs ». Leur rôle : remplir en continu les deux poches d’eau de 10 000 litres chacune servant à alimenter les pompiers et assurer l’arrosage des lisières en prévention.

 

Patrick Eono a lui-même mis à disposition deux tonnes de 12 000 et 21 000 litres. « Lorsque ça commence à brûler à Brocéliande, on sait qu’il faut intervenir très vite car il y a beaucoup de landes, poursuit-il. Notre force c’est une organisation structurée et parfaitement rodée » lance l’entrepreneur qui coordonne les opérations sous la direction des pompiers. Dès le lendemain 17 h, l’incendie était maîtrisé, il a parcouru 600 hectares et brûlé 400 hectares de landes et bois.

 

La réserve existe depuis 2005 et fait suite aux nombreux incendies qui ont eu lieu dans cette forêt en 1976, 1990, 2006, et 2016. Les réservistes participent bénévolement à des manœuvres chaque année et disposent de matériels adaptés à celui des pompiers. La réserve donne un cadre légal avec une couverture assurance en cas d’accident et des indemnisations pour le carburant notamment. Une organisation qui a prouvé son efficacité, reproductible ailleurs en France.

 

Les remerciements de l’Élysée

Les efforts des agriculteurs ont été salués jusqu’au plus haut sommet de l’État. L’entourage d’Emmanuel Macron a annoncé le 14 août 2022 qu’il conviera les pompiers, les élus et les agriculteurs une fois les feux éteints pour les « remercier ».

 

Le lendemain, Gabriel Attal, ministre délégué chargé des Comptes publics, indiquait dans Le Télégramme que les agriculteurs qui ont participé à lutter contre les flammes seront « indemnisés ». Dans certains départements, des engagements ont d’ailleurs déjà été pris dans ce sens. Le président du Conseil départemental du Finistère a promis sur Twitter de rembourser le carburant consommé et les éventuels matériels endommagés lors des opérations.

 

Si les agriculteurs qui ont soutenu les 250 pompiers engagés « ont pu bénéficier gratuitement sur place du ravitaillement en carburant », la préfecture du Jura a aussi confirmé le principe d’une indemnisation. « À la demande du président de la République, le préfet travaille actuellement à un dispositif permettant rapidement une indemnisation des dépenses engagées. Les orientations prises actuellement consisteraient à une participation de l’État pour contribuer au défraiement des fluides, à l’amortissement du matériel, au temps consacré, et le cas échéant à la casse éventuelle de matériel », a détaillé la préfecture.

 

À lire aussi : Plus de 200 agriculteurs mobilisés contre les incendies du Jura (23/08/2022)

 

Pour ceux qui ont vu leurs terres brûlées par les incendies, Gabriel Attal a évoqué l’activation du mécanisme de dégrèvement exceptionnel de la taxe foncière sur le foncier non bâti. « Lorsque ce sera possible, les zones sinistrées seront identifiées et le dégrèvement sera octroyé d’office à hauteur de la perte de la récolte subie », a-t-il ajouté. Un soutien qui pourra venir compléter l’indemnité de l’assurance souscrite par l’exploitant.

Une intensification du risque

Le rendez-vous fixé par l’Élysée doit également lancer l’ouverture de travaux sur « le modèle de prévention et de lutte contre les incendies ». L’exécutif qui fait sa rentrée cette semaine pourra s’inspirer du rapport du Sénat de 200 pages publié le 3 août 2022, justement sur ce thème.

Le document souligne qu’en 2050, les surfaces brûlées augmenteraient de 80 % dans le secteur méditerranéen. Un risque incendie qui devrait aussi progressivement s’intensifier vers le nord du pays. Près de 50 % de la France métropolitaine deviendraient concernés par un niveau élevé de l’aléa feux de forêts en 2050, contre un tiers en 2010.

 

Si le réchauffement climatique étend et intensifie le risque incendie, la gestion lacunaire de certaines forêts y participe également par l’augmentation de la quantité de combustible. Les deux tiers de la forêt privée ne sont pas couverts par un plan simple de gestion (PSG) selon le rapport. Or les parcelles dotées des PSG connaissent des coupes de bois plus fréquentes qui conduisent à la réduction de la biomasse combustible.

Une « ligne Maginot agricole et pastorale »

La déprise agricole est l’un des facteurs identifiés comme favorisant les feux ces dernières années. « La France a connu un accroissement de la quantité de combustible par la déprise agricole, traduisant l’abandon décidé ou subi des terres agricoles, au profit de friches ou d’accrues forestières », écrivent les sénateurs.

 

Un constat qui rappelle aussi que les espaces agricoles jouent un rôle majeur dans la prévention des incendies. Le Sénat remet au goût du jour pour l’occasion une proposition déjà portée en 1998 dans un rapport de Jean-Louis Bianco, député socialiste des Alpes-de-Haute-Provence : celle de créer « une ligne Maginot agricole et pastorale ».

 

L’intérêt est de créer des discontinuités de végétations grâce aux espaces agricoles et pastoraux. Ces derniers jouant alors le rôle de pare-feu pour la forêt. Les sénateurs regrettent au passage un soutien insuffisant de la Pac en faveur du sylvopastoralisme pourtant vu comme un moyen de prévention.

 

Les élus veulent aussi permettre au préfet de prescrire dans les zones particulièrement exposées au risque d’incendies, des coupures de végétation utilisées comme des bandes pare-feu sur les parcelles agricoles afin de protéger mutuellement les terres exploitées et la forêt. Le rapport met aussi sur la table la proposition d’un contrôle technique obligatoire des moissonneuses-batteuses avant la saison des feux « dans les départements les plus exposés ».

Des partenariats avec les pompiers

Le gouvernement pourra aussi s’inspirer dans ses futurs travaux des conventions signées dans certains départements. En Côte-d’Or par exemple, un partenariat a été signé en juin dernier entre la chambre d’agriculture et les services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) pour alerter rapidement les agriculteurs en cas de risque élevé et les conseiller pour éviter les départs de feu.

 

Dans l’Oise, un autre partenariat a été signé avec la FDSEA et la chambre d’agriculture. « 180 motopompes ont ainsi pu être acquises par des exploitations grâce en partie à une subvention du département », relate Luc Smessaert, polyculteur-éleveur dans le département et vice-président de la FNSEA. L’application mobile « Prévention incendie » est aussi mise en avant par le SDIS de l’Oise auprès des agriculteurs.

 

Utilisable dans tout le pays, cette application permet à tout citoyen et aux agriculteurs de prévenir les secours du lieu d’un départ de feu grâce à la géolocalisation. L’application génère un code attaché aux coordonnées géographiques de l’utilisation qu’il suffit ensuite de communiquer aux secours en appelant le 18 ou le 112.

140 km en tracteurs jusqu’en Gironde

Retour sur le terrain. En Dordogne, la coopérative Grasasa et la Cuma EPS ont mobilisé leur matériel et leurs adhérents contre les incendies de Gironde. « La DFCI (1) a lancé un appel à l’association des agriculteurs méthaniseurs de France pour trouver des tonnes. L’information nous est redescendue comme ça », explique Vincent Mercier, responsable supply chain de la coopérative. Leurs trois tonnes à lisier et tracteurs ont ainsi parcouru quelque 140 km pour rejoindre Saint-Magne le 12 août.

 

Au volant, deux chauffeurs de la coopérative et Corentin Dechard, agriculteur adhérent, ont rejoint « une centaine de personnes du monde agricole [et] une bonne cinquantaine d’engins » déjà présents, dénombre Thierry Foret, premier adjoint à la mairie de la commune. « Sur Saint-Magne, on a eu des tonnes venues des Pyrénées-Atlantiques, de Dordogne, du Lot-et-Garonne… J’ai même reçu des appels des Vosges. On a eu de la chance de les avoir. Ça a vachement aidé. »

 

À lire aussile témoignage complet de cette mobilisation de la coopérative Grasasa et la Cuma EPS (16/08/2022)

Avec du matériel de première intervention

C’est contre un autre type d’incendie que Régis Desrumaux, président de la FDSEA de l’Oise et Julien Veschuere ont pris l’initiative d’agir : celui survenu dans un champ de blé de la commune d’Hamel, le 16 juillet 2022. La vidéo de leur intervention a été relayée sur les réseaux sociaux et dans les médias.

FDSEA

À lire aussile témoignage complet de Régis Desrumaux et Julien Veschuere (24/08/2022)

 

Les deux hommes ne veulent surtout pas entendre parler d’acte héroïque : « Il fallait qu’on arrête le feu, explique Régis Desrumaux. Le feu avançait à la vitesse d’un cheval. Il fallait agir vite : il ne restait plus que cent mètres avant qu’il n’atteigne le talus, puis la parcelle de colza… Le colza, c’est très huileux. S’il rentrait dedans, c’était fichu. Nous n’avions pas le choix, sans quoi c’étaient les maisons qui cramaient »

(1) Association de Défense des Forêts Contre l’Incendie