Les adeptes de la théorie du chaos disposent actuellement d’exemples parfaits pour illustrer l’effet papillon. Un mouvement de chars russes à la frontière ukrainienne peut ainsi entraîner un regroupement de tracteurs des JA 31 devant une raffinerie. Et une érosion incontrôlée dans un petit pays des Andes (lire ci-dessous) peut pousser des agriculteurs français à s’intéresser de nouveau à la conduite économique. Le lien entre tous ces événements est le pétrole. Le prix de l’or noir, influencé par les actions des uns, impacte la vie et les activités des autres.

Le baril de brent frôle la barre des 100 dollars, un niveau qui n’a plus été atteint depuis 2014, c’est-à-dire avant que l’arrivée du pétrole de schiste nord-américain ne vienne perturber un marché mondial maîtrisé par l’Opep et ses alliés. À la pompe pour la semaine du 21 février, l’Ufip (Union française des industries pétrolières) estime le prix moyen du gazole à 1,70 €/l et celui du SP95 à 1,79 €/l. Le GNR coûte en moyenne 1,18 €/l pour une livraison de 1 000 litres, mais peut dépasser 1,20 €/l pour les commandes plus modestes. Ce qui est presque le double de son prix d’octobre 2020 (0,67 €/l). Et, mauvaise nouvelle, la baisse n’est pas pour demain.

Des stocks trop faibles

« Dans un contexte d’augmentation généralisée des prix des matières premières, le pétrole tient une place à part car il n’est pas influencé par la seule reprise économique et l’appétit chinois, précise Matthew French, analyste pour l’EIA, l’agence américaine pour l’information sur l’énergie. Que ce soit les matières premières agricoles, le gaz, les matériaux ou les composants, tout va retrouver un niveau normal à plus ou moins court terme. Ce n’est pas le cas pour le pétrole car il y a de nombreux facteurs qui influencent ce marché, en particulier géopolitiques. » Et de pointer du doigt la Russie, troisième producteur mondial de brut et membre influent de l’Opep+. En effet, chaque mouvement de troupes dans le Donbass provoque des remous sur le cours du baril de brut. Selon Giovanni Staunovo, analyste pour UBS (1), « le problème est que les stocks mondiaux sont faibles, que la capacité de réserve diminue et donc que le marché ne peut pas se permettre des perturbations de l’offre ».

La menace d’une guerre russo-ukrainienne n’est pas le seul facteur favorisant la flambée. Plusieurs membres de l’Opep+ peinent à réaliser leur quota de production. L’Équateur fait face à des problèmes majeurs d’érosion qui bloquent ses principaux oléoducs, l’Angola (qui vend essentiellement à la Chine) paie les conséquences de quarante ans de corruption du régime Dos Santos, et les Émirats Arabes Unis essuient des tirs de missiles en provenance du Yémen. La production d’Amérique du Nord n’est plus que l’ombre d’elle-même. Le Canada a été contraint de cesser sa production en raison d’un froid extrême tandis qu’aux États-Unis, l’exploitation du pétrole de schiste a connu un épisode de faillites en cascade lors de la crise sanitaire et peine à redémarrer. Joe Biden a d’ailleurs été contraint d’utiliser une partie des réserves stratégiques en novembre dernier. Parallèlement, les Saoudiens, qui mènent la danse à l’Opep, refusent d’ouvrir les vannes.

Des comptes plombés

Pour l’Ufip, la seule bonne nouvelle vient d’Iran, où la perspective d’un accord sur le nucléaire pourrait faire revenir un acteur majeur sur le marché. Mais, dans l’ensemble, tous les experts s’accordent à dire qu’il n’y aura pas d’accalmie des cours avant fin 2022.

Et les agriculteurs dans tout ça ? Comme le reste de la population, ils ne peuvent que subir cette flambée. Une situation qui peut mettre en péril certaines exploitations déjà très fragilisées, comme l’ont rappelé les JA de Haute-Garonne lors de leur manifestation du 17 février devant une raffinerie près de Toulouse. Les exploitations en agriculture biologique, qui remplacent les traitements chimiques par de nombreux passages d’outils, sont les plus touchées par la hausse du prix du GNR. Gros consommateurs de carburant, les entrepreneurs des territoires ont profité de leur congrès du 19 février pour interpeller une nouvelle fois le gouvernement en demandant un remboursement immédiat de la TICPE de 2021. Alors qu’il va falloir apprendre à vivre avec un carburant hors de prix, certains se tournent à nouveau vers les formations à la conduite économique et au réglage des outils, avec la perspective de réduire leur consommation de 10 à 20 %. À condition de trouver un formateur.

Corinne Le Gall

(1) Fonds d’investissement.