Dès le mois d’octobre, à mi-parcours des États généraux de l’alimentation (EGA), Emmanuel Macron avait imposé son donnant-donnant aux filières : d’accord pour légiférer sur la construction des prix et les relations commerciales, à condition que les acteurs de la chaîne agro­alimentaire s’inscrivent dans un grand plan de transformation agricole. Et de commander la rédaction de plans de filières avant la fin de l’année pour articuler la future loi avec l’objectif d’une alimentation « saine, durable et accessible à tous » qui ressort du deuxième volet des EGA.

Après leur clôture officielle par le Premier ministre, Édouard Philippe, le 21 décembre, où en est-on ? Une trentaine de filières auraient déposé leurs plans. « Le travail a été énorme, c’était une mission presque impossible », confie la FNSEA. Il faut dire que les exigences du gouvernement sont nombreuses. Outre la rénovation d’un dialogue souvent difficile, parfois rompu, entre acteurs d’une même filière, il est attendu de ces plans qu’ils fixent des objectifs de développement de la contractualisation « pour aboutir à une répartition de la valeur plus équitable au bénéfice des agriculteurs ». Les interprofessions étant chargées de proposer des contrats types et de nouveaux indicateurs de marché et de coûts de production. Autant dire que la loi promise début 2018 ne portera des fruits que si ces défis sont relevés. Un pari d’autant plus ambitieux qu’il est également demandé aux plans de filières d’organiser le développement de l’offre de produits sous signes de qualité (bio, labels, AOP…) et « d’affiner et concrétiser les engagements en matière de bien-être animal ».

Et en retour ?

« Il existe encore un débat pour savoir si le socle de base de toutes les filières doit monter, ou bien si seulement certains segments doivent se différencier. Ce qui ressort majoritairement, c’est que le cadre de référence « France » stipule un minimum garanti. À partir de là, une segmentation peut se faire en plus par les industriels, qui doivent alors accompagner la montée en gamme », indiquait Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, quelques jours avant la clôture des EGA. Et elle prévenait : « D’accord pour des cahiers des charges mieux-disants, mais il faut que ce soit valorisant ! Nous avons énormément amélioré nos productions depuis dix-quinze ans, mais jusque-là, nous avons tout donné… »

La Coordination rurale regrette à ce sujet que « la plupart des plans de filières occultent totalement la rémunération des producteurs ». Au contraire, « les échanges ont au final porté sur la montée en gamme de la production, impliquant plus de contraintes pour les producteurs, en oubliant totalement l’inversion de la construction des prix demandée par le président de la République ». « La répartition de la valeur a été fondamentale dans nos réflexions », a défendu Thierry Roquefeuil, président de l’interprofession laitière. Toutes les filières peuvent-elles en dire autant, et s’assurer de la bonne volonté des acteurs de l’aval en la matière ? Pour la Confédération paysanne, c’est surtout l’absence de « véritable lien avec les travaux du second chantier des États généraux » qui déçoit. Et le fait de laisser le champ libre aux interprofessions, « ces outils sclérosés » dans lesquels « le pluralisme syndical est le plus souvent bafoué, la rémunération paysanne mise à l’écart et les attentes sociétales décrédibilisées ».

Copies rendues

Malgré les écueils, les filières ont accepté de jouer le jeu. Seules quelques-unes ont sollicité un délai de grâce (filières foie gras et betterave). Ces documents détaillent pour la plupart les pistes à creuser en termes de débouchés. Certains avancent des objectifs chiffrés à cinq ans. En revanche, la répartition de la valeur et l’amélioration du revenu des agriculteurs restent plus floues. Toutes les filières évoquent une nécessaire contractualisation pour améliorer les relations entre les différents maillons, mais il reste du pain sur la planche pour la concrétiser. Voici quelques réponses aux quatre grands objectifs fixés par les EGA.

1 Travailler les débouchés

La filière volailles de chair a abordé clairement le plan sous un angle « marchés ». Le plan propose de « reconquérir le marché intérieur », particulièrement celui de la restauration collective et de l’industrie. Objectif : passer de 30 à 20 % d’import en 10 ans et « relocaliser 57 000 t » de viandes. L’interprofession du lapin se donne pour objectif de reprendre 50 % des volumes importés des pays tiers d’ici 2020. Principale cible, la RHD : sur les 3 500 t de viande de lapin, 2 000 t viennent de Chine. La filière veut aussi développer l’export, et compte travailler sur la découpe et le désossage.

L’interprofession porcine (Inaporc) réitère ses demandes à l’adresse des pouvoirs publics : harmonisation fiscale et sociale au niveau européen, coût de la main-d’œuvre, réglementation et contrôles. La filière gros bovins reconnaît l’importance « d’intégrer de nouveaux paramètres d’évaluation des viandes en vue d’améliorer l’expérience gustative pour les consommateurs » et retient le persillé comme critère d’appréciation. Le veau tient à « défendre sa place dans l’univers des viandes » grâce à « une importante innovation produits et à une meilleure information du consommateur ». L’interprofession des oléoprotéagineux Terres Univiaambitionne une autonomie en protéines végétales d’ici à 2030, avec une augmentation des productions de 500 000 ha en 5 ans et un « plan protéines » de 35 millions d’euros.

2 Répartir la valeur

Les plans restent trop souvent flous sur ce point. Seule la filière des oléoprotéagineux avance un objectif chiffré de hausse de 10 à 20 % du résultat d’exploitation, mais sans préciser comment y arriver. De son côté, Intercéréales propose d’identifier les « verrous de compétitivité » afin de « produire durablement du blé à 140 €/t par exemple ». Parmi les actions à mener, l’interprofession des céréales souhaite améliorer la logistique de transport, en développant la livraison directe et en favorisant le fret ferroviaire et la voie d’eau, espérant « gagner jusqu’à 10 €/t tout en évitant la circulation de milliers de camions ».

Les filières veulent « rénover » la contractualisation et renforcer les organisations de producteurs, mais ne donnent souvent ni détails ni échéances. La filière veau souhaite soumettre à la mi-2018 un contrat type retravaillé. L’interprofession laitière est peut-être celle qui va le plus loin. Elle prône une contractualisation portant « sur l’ensemble des marchés et sur tous les segments », promet d’« inverser la construction du prix », et compte « définir une valeur socle du lait et des produits laitiers ». Mais il faut d’abord consolider les relations commerciales. « Nous réfléchissons à demander une loi pour encadrer les relations de l’ensemble des maillons, afin de garantir le respect des engagements pris », fait savoir Claude Bonnet, président de l’Union nationale des éleveurs livreurs Lactalis (Unell).

3 Monter en gamme

La segmentation et la montée en gamme sont largement développées dans les plans. Un exercice facile pour la filière volailles de chair, chez qui le quart des volumes est déjà sous signe de qualité. Ce segment serait renforcé, avec une hausse de 50 % du bio et de 15 % des labels. Du côté du lapin, il est prévu de multiplier par 10 l’offre sous label rouge ou en bio, quasi inexistante aujourd’hui. Le porc a l’ambition d’amener un tiers de la production sur des démarches de différenciation : 5 % en bio, 12 % en label rouge et 15 % sous « charte collective », et de développer les races locales. Pour cela, Inaporc souhaite une contractualisation qui sécurise les investissements et les volumes produits, et l’élaboration d’indicateurs de suivi. La filière gros bovins se fixe pour objectif de faire passer la part des viandes label rouge de 3 à 40 % et de doubler la production de viande bio en 5 ans. Le veau partage ce second objectif. Les filières végétales prévoient de doubler les surfaces de grandes cultures bio en 5 ans, 50 % du soja certifié « soja de France » et 50 % des protéagineux et légumes secs engagées dans des filières sous cahier des charges.

4 Répondre aux attentes sociétales

Les filières reprennent les actions déjà entamées sous la pression des ONG. Ainsi, l’interprofession de l’œuf confirme la fin des cages pour les poules pondeuses. Idem pour la filière cunicole, qui prévoit de passer de 1 % à 25 % de viande issue d’élevages alternatifs en 2022, et à 50 % en 2025. La filière laitière se propose de faire le ménage dans les différentes démarches « sans OGM » ou « avec pâturage », en proposant un « socle commun » élaboré au sein du Cniel. Cette notion est reprise par l’interprofession porcine, qui souhaite définir une démarche RSE (intégrant la traçabilité, l’environnement, le BEA, le sanitaire) dans le « socle commun » de son futur « porc standard ». L’ambition est d’engager 98 % de la production d’ici 5 ans. La filière vitelline s’engage, entre autres, à diminuer l’impact environnemental de l’alimentation des veaux, et à améliorer les conditions de transport des jeunes animaux.

Autre sujet sociétal d’importance, la baisse de l’usage des produits phyto est un objectif commun aux filières végétales. La filière fruits et légumes a chiffré de 20 % à 50 % la réduction des pesticides d’ici à 2030. Pas d’objectif chiffré pour la filière céréalière en revanche. Celle-ci s’engage à « réduire très significativement les usages » des phytos en 15 ans, et mise sur le progrès technique et l’innovation pour y arriver. La filière « semences et plants » a d’ailleurs pour objectif de favoriser la diffusion de variétés résistantes aux bioagresseurs, et a développé un axe de travail autour de l’agroécologie.