Initialement composée de colza-blé-orge, la rotation de Dominique et Jean-Paul Goffart s’est allongée depuis 2016 avec des cultures nouvelles telles que la luzerne, le chanvre, les lentilles. Cette démarche a été effectuée dans le cadre d’une transition bio longuement réfléchie. « Le ras-le-bol du pulvérisateur, ainsi que le programme d’accompagnement technique co-financé par l’agence de bassin Seine-Normandie et Eau de Paris (1) ont été un déclencheur. Savoir que l’on pourrait travailler et échanger avec d’autres agriculteurs du secteur était également très rassurant. Un GIEE avait été créé en 2015 (2). »

Sur les 330 ha de la SAU, 250 ont été convertis en bio. Faute de trouver une rotation adaptée aux 80 ha de terres humifères (des tourbes), ces dernières restent pour l’instant en conventionnel, avec une monoculture de maïs (9 t/ha).

Le changement stratégique a été préparé avec l’association Bio Bourgogne. Les deux années de transition, durant lesquelles les cultures ne sont pas encore valorisées en bio, ont fait l’objet d’une étude prévisionnelle circonspecte. « La prime à la conversion sur cinq ans (300 €/ha déplafonnés) aide à compenser le manque de trésorerie, note Dominique Goffart. Mais son versement est aléatoire : il a été effectué en 2017, pas en 2018. »

Pour le volet technique, les agriculteurs ont choisi de recourir au binage sur la partie plate de leur exploitation. Ils ont investi dans une bineuse Garford de 6 m. L’achat a été cofinancé à 40 % dans le cadre d’un PCAE (plan de compétitivité des exploitations agricoles). Sur les petites terres des coteaux à silex, l’idée est de réaliser des semis sous couverts.

Trouver les cultures adaptées au contexte (coup de sec en pois de printemps), avec un équilibre économique satisfaisant, reste un challenge. L’objectif est de mettre en place une rotation longue sur huit à dix ans.

Cultivée sur 50 ha, la luzerne est actuellement commercialisée auprès d’une coopérative de déshydratation. « Capdéa vient jusqu’à quatre fois par an pour récolter le fourrage, précise l’agriculteur. Le problème, c’est qu’elle ne prend pas tout : les petites parcelles pentues sur sols à silex ne sont pas ramassées. » En 2018, 7 t/ha en moyenne ont été obtenues, en partie sur des mauvaises terres froides de plateau. La légumineuse a été payée 65 €/t (en dessous des 90 €/t escomptés). Après deux années d’essai, Dominique Goffart s’interroge. « Exporter la luzerne permet de constituer de la trésorerie, mais la laisser au sol pendant deux à trois ans contribue à faire de l’azote. C’est un atout alors que l’exploitation n’a pas d’élevage. Peut-être est-il possible de trouver une solution pour l’exporter une année sur deux ? »

Quant au chanvre, cultivé depuis 2017, il bénéficie d’une forte demande sur le marché. Agronomiquement, il présente de nombreux intérêts. C’est une culture nettoyante à faibles intrants. Elle ne nécessite ni insecticide, ni herbicide. Son système racinaire puissant l’aide à résister à la sécheresse. L’année 2018 a toutefois été difficile, avec quatre mois sans une goutte d’eau. La graine est sensible à la structure du sol : en avril-mai, il lui faut un sol non tassé, ressuyé et réchauffé. En septembre, le chenevis doit être moissonné à moins de 15 % d’humidité, avec moins de 5 % de grains verts. Le rendement a été mauvais (750 kg de chenevis et 6 t de paille) : la marge brute par hectare s’est élevée à 870 €.

L’introduction des lentilles l’an dernier a été un succès, avec un rendement de 1,8 t/ha, un très bon niveau compte tenu des parcelles moyennes où elles avaient été implantées. Avec un prix de vente de 1300 €/t, la marge brute s’est établie à 2 000 €. « À l’instar d’un blé bio à 3 t/ha payé 500 €/t, cette culture permet de compenser le faible résultat réalisé sur les 50 ha de luzerne, souligne Dominique Goffart. En bio, la réflexion économique ne se fait plus sur une culture mais sur l’ensemble de la rotation. Le fait d’avoir des charges en forte baisse nous sauve. »

Pour sécuriser à moyen terme les prix de vente de ses cultures bio, Dominique s’est engagé avec quatre autres exploitations dans une démarche de transformation et de vente directe auprès de la restauration collective.

Anne Bréhier   

(1) Le programme piloté depuis 2008 par Eau de Pariset l’agence de bassin Seine-Normandie a permisde faire passer la SAU en bio de 1 à 15 %, soit 3 659 ha.

(2) Quinze adhérents.