En Ukraine, quand on interroge des agriculteurs, des chercheurs ou même des politiques sur la réforme foncière, un mot revient dans toutes les bouches : historique. Car depuis 2001, un moratoire interdit l’achat et la vente de terres, fait rare dans un pays démocratique. Les 42,7 millions d’hectares de terres agricoles ukrainiennes (70,8 % de la surface du pays, dont les deux tiers de terres noires très fertiles) pouvaient seulement être loués par des petits exploitants comme des géants du secteur, et parfois à des milliers de propriétaires différents.

Après la chute de l’URSS, près de 7 millions d’Ukrainiens ont reçu des terres, appartenant sous la période soviétique à des fermes collectives. Résultat : moins d’investissements dans la terre louée (irrigation, mécanisation) et des rendements et une productivité moindres. La valeur ajoutée agricole par hectare était de 355 dollars en 2019, contre 792 en Pologne.

Peu osent franchir le pas

Pour les agriculteurs, la réforme est une opportunité immense, même si actuellement peu se préparent à acheter, selon les chercheurs interrogés. « C’est un pas dans la bonne direction, mais c’est trop peu, trop tard », regrette Alex Lissitsa, président de l’Ukrainian Agribusiness Club, représentant plus de 140 entreprises. Pour le moment, seules les personnes physiques ukrainiennes peuvent acquérir jusqu’à 100 ha sur une plateforme d’enchères en ligne. Avant la réforme, des failles dans le système permettaient de se procurer indirectement des terres ou de les recevoir gratuitement.

Selon Alex Lissitsa, les grandes entreprises ne prendront pas le risque d’acheter par des moyens détournés. Pour elles, le marché sera officiellement ouvert en 2024, avec une limite de 10 000 ha. L’autorisation des étrangers à acheter devrait, quant à elle, bientôt être soumise à référendum. « Tout le monde a peur de se tromper », note Anastasiia Nikolenko, avocate au cabinet Go Law à Kiev, qui conseille acheteurs et pro­priétaires. « Pour l’instant, personne ne sait rien, donc personne ne fait rien. » La réforme est constituée de plusieurs lois et décrets, dont certains ne sont pas encore signés.

Des petites surfaces

Cette réforme inquiète aussi certains petits agriculteurs paysans - le secteur emploie 22 % de la population - qui exploitent souvent de très petites surfaces. « Ça nous fait peur », estime Kateryna Oliynyk, contactée par téléphone. Il y a deux ans, cette jeune agricultrice a installé ses cultures de poivrons sur un terrain privé, dans un village du centre de l’Ukraine, où plusieurs holdings possèdent une centaine d’hectares. « Pour une micro-agricultrice comme moi, les opportunités se rétrécissent. Ils louent déjà la terre et ils ont plus de moyens, l’histoire est toute tracée », regrette-t-elle.

Mais Petro Burkovskyi, analyste à la Fondation des initiatives démocratiques Ilko Kucheriv, nuance ces propos. Il a mené une étude auprès des propriétaires, dont la plupart ne souhaitent pas encore vendre leurs parcelles à cause de l’incertitude économique. Le marché risque, en effet, de prendre trois à cinq ans à se stabiliser.

Clara Marchaud