Ce qui était une histoire de filière est désormais entre les mains du ministère de l’Agriculture. La direction générale de l’alimentation (DGAL) a pris le relais sur la question de la dématérialisation des passeports bovins, c’est inscrit dans l’article 36 de la loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture du 24 mars 2025. L’État se donne « un délai de trente mois à compter de la promulgation de la présente loi », soit un objectif de mise en place pour septembre 2027.

Depuis une quinzaine d’années, « on avance d’un pas et on recule de deux », confie Samuel Bulot, vice-président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). Malgré un consensus des filières bovines pour aller vers la modernisation et l’informatisation du système actuel de traçabilité des animaux, les débats coincent sur deux points : l’utilisation de la boucle électronique et l’accès à la donnée.

Parce qu’informatiser les passeports, techniquement, « c’est simple », affirme Julien Munk Koefoed, chef du service identification et traçabilité des animaux d’élevage à Chambres d’agriculture France. « La base informatique va aller chercher les données qui sont déjà sur des bases existantes », explique-t-il. Les bases en question sont la BDNI (Base de données nationale d’identification) pour l’identification des bovins, le SIG (Service d’ingénierie génétique) pour la génétique et GDS France (Groupement de défense sanitaire) pour les informations sanitaires réglementaires et professionnelles (lire l’encadré ci-dessous).

Qui finance ?

En 2016, le projet de dématérialisation était déjà sur la table et le passage à l’utilisation de boucles électroniques y était intégré. Mais la question du financement a bloqué sa mise en place, notamment au sein de l’interprofession du bétail et des viandes (Interbev). « La filière ne voulait pas de dématérialisation sans boucle électronique, se souvient Emmanuel Bernard, président de la commission viande d’Interbev et vice-président de la Fédération nationale bovine (FNB). Les éleveurs avaient accepté, à condition que la filière en paye une partie. » La FNB avait notamment consenti à financer le bouclage des nouveau-nés sur trois ans. « Et, dans un second temps, il était nécessaire de passer tous les animaux en boucle électronique. La FNB avait fait la proposition d’une cotisation unique prélevée auprès des acteurs de la filière, ce qui a été refusé. »

Les premières estimations, réalisées en 2016, chiffraient le coût du passeport papier à environ 1,40 euro par animal, actuellement aux frais de l’éleveur. Le surcoût d’une boucle électronique est estimé à 0,70 euro. « Avec un passeport en moins, vous payez deux boucles », résume Julien Munk Koefoed. Une opération blanche pour les éleveurs, mais qui fait grincer les syndicats. « Une fois de plus, ce sont les producteurs qui payent, alors qu’ils ne vont pas en tirer les principaux avantages », déplore Yohann Barbe, président de la FNPL.

« Pas question d’imposer la boucle électronique »

Abattoirs, marchés et centres d’allotement seront dispensés de trier les passeports et pourront automatiser la prise en charge des animaux avec moins de saisies et une plus grande fiabilité des données transmises. En somme, des économies considérables en personnel. « C’est un enjeu de partage de la valeur », conclut Laurent Duveaux, de l’Institut de l’élevage (Idele).

Pour cette nouvelle tentative de numérisation des passeports, l’État laisse la question de la boucle électronique à la discrétion des professionnels des filières. Peu d’éleveurs allaitants sont déjà équipés. « Il n’est pas question d’imposer la boucle électronique, affirmait Emmanuel Bernard durant le congrès de la FNB le 4 février 2026. La traçabilité, c’est le document. La boucle ne change rien. L’enjeu principal reste de définir qui a accès à quelles informations. »

Garder la main sur les données

La première inquiétude des éleveurs présents durant le débat restait l’accès à l’information au sein des différents maillons de la filière. « Il faut faire attention que ce soit l’éleveur qui ait la main sur ses données », soulignait un éleveur. « Qui donne l’accès à qui ? », renchérissait un second. « C’est une question à laquelle nous sommes très attachés, répond Emmanuel Bernard. […] Nous, ce qu’on veut, c’est d’abord faire en sorte que l’éleveur ait la maîtrise des données, qu’elles ne partent pas partout. »

Les représentants des filières se montrent très vigilants vis-à-vis du développement informatique pour que « la même importance ne soit pas accordée à toutes les informations qui composent le passeport ».

Pourtant, le passeport n’est pas un titre de propriété. « Ces informations n’appartiennent pas à l’éleveur, souligne Michel Dupres, expert dans la gestion et valorisation des données d’élevage à Chambres d’agriculture France. La personne qui prend en charge l’animal doit avoir ces données pour pouvoir assurer son bien-être, dont elle est désormais responsable. » Alors, si toute information supplémentaire devait être partagée par le biais d’un passeport dématérialisé, les éleveurs posent la condition d’un « accord préalable », insiste Emmanuel Bernard.

Pour Laurent Duveaux, il ne suffit pas de numériser le système « papier » actuel, mais de le repenser « numérique ». « La règle de la double notification, par exemple, oblige deux personnes à notifier un même mouvement. Aujourd’hui, avec les techniques modernes, ce n’est plus forcément utile », argumente-t-il. La DGAL conduit actuellement une étude de terrain auprès des différents acteurs de l’amont et de l’aval, avec toujours le même objectif : simplifier les procédures administratives pour tous ceux qui touchent de près ou de loin aux passeports bovins.