Les éleveurs français spécialisés en lait de vache ont un revenu moyen établi à 25 100 € (1). Ils se trouvent dans le bas du classement des revenus en agriculture. Parmi les quatorze secteurs identifiés, trois seulement présentent un niveau de revenu inférieur à celui des exploitations de bovins laitiers : les systèmes bovins mixtes, ovins, caprins et bovins à viande.

"La valorisation de travaux issus de deux récents projets (2) remet en lumière la question cruciale de la rémunération et du travail dans les débats sur l'avenir du secteur laitier français", souligne Christophe Perrot, agroéconomiste à l'Institut de l'élevage et coauteur de l'étude "Évolution et hétérogénéité du revenu des producteurs français de lait de vache" présentée aux 3R, le 8 décembre 2022. 

© Sources : SSP - RICA France (2010-2020) / Traitement INRAE, SMART - Le RCAI par UTANS selon les OTEX en France : calcul réalisé sur 11 années de la période 2010-2020 en euros constants de 2020.

La dynamique des installations se heurte à des handicaps majeurs 

"En moyenne sur dix ans, un peu moins de 40 % des producteurs français de lait de vache ont dégagé, au niveau de leur atelier laitier, un résultat courant avant impôt par unité de travail agricole non salariée (ici net de charges sociales) supérieur ou égal au salaire net médian français, soit environ 1 800 €/mois", décrit l'étude.

"La rémunération des éleveurs laitiers est considérée comme insuffisante, ce d'autant plus si l'on considère les efforts fournis, les astreintes, les gains de productivité déjà obtenus et l’importance des investissements réalisés en amont", indique Christophe Perrot. La production de lait de vache est en effet une activité exigeante et intensive en travail, qui implique une présence contenue des éleveurs.

Le secteur connaît par ailleurs des crises économiques régulières, "qui affectent durement la trésorerie des exploitations mais aussi le moral des éleveurs, comme cela fut le cas en 2009 et 2016". 

Les freins au revenu des ateliers

Le facteur limitant le plus fréquent à la création de valeur est celui de la maîtrise des charges, "laquelle apparaît en premier dans 47 % des cas", expose Christophe Perrot. Les exploitations laitières font face à un coût du système d'alimentation particulièrement élevé, qui pèse pour 24 % sur les 47 %. S'ensuivent les charges fixes associées aux bâtiments-équipements-salaires (16 %). 

Les produits rapportés aux 1 000 litres représentent, quant à eux, un facteur limitant dans 31 % des cas. "Le niveau d’aides par litre est un élément premier (16% sur les 31%), notamment pour les exploitations à haut niveau de revenus. Cela tient au fait que, dans ces structures, la hausse de production laitière s’est fait sans surfaces additionnelles", rapporte l'étude. Le coproduit viande arrive ensuite (10 %) dans des cas de moindre maîtrise des problèmes de reproduction et de mortalité. 

La taille de l'atelier est également un facteur limitant dans 22 % des cas. "Les exploitations de taille inférieure à la moyenne peinent à acheter des intrants ou du matériel à des prix unitaires compétitifs", souligne Christophe Perrot. 

"Le prix du lait est peu significatif pour expliquer les différences de revenus d'une ferme à l'autre intra-année mais il reste un facteur explicatif majeur de la variabilité des revenus d'une année à l'autre", poursuit-il. 

Ralentissement des croissances et perte de compétitivité 

Et ce niveau insuffisant des producteurs français de lait de vache, qui s'inscrit dans le temps, fait apparaître des signaux inquiétants. Contrairement à d'autres voisins européens comme l'Irlande ou la Pologne, "le secteur laitier français n'a pas profité de la fin des quotas laitiers, ni du développement des échanges internationaux de produits laitiers pour dynamiser son offre intérieure de lait de vache", détaille l'étude. 

En 2021, la collecte française de lait de vache s’établissait à 24,2 millions de tonnes. "Il s’agit du plus bas niveau observé depuis 2013, les cinq premiers mois de 2022 affichant encore un nouveau recul (–1,4% par rapport à 2021, à la même période)", révèlent les auteurs. L’amélioration de la productivité laitière des vaches ne compense donc pas, du moins au cours de la période récente, la baisse du cheptel de vaches laitières qui s'établissait à 3,52 millions de têtes en décembre 2021, soit 8,3 % de moins par rapport à décembre 2014. 

À l'échelle nationale, le recul de la collecte observé au cours de ces dernières années ne permet plus à la France de maintenir sa balance commerciale en produits laitiers, qui est passée de 3,64 à 3,25 milliards d’euros entre 2015 et 2021, rapporte l'étude.

Sans une modification substantielle des niveaux de rémunération permis (pour embaucher et/ou investir), les projections tendancielles laissent craindre la perte de 441 000 vaches laitières supplémentaires entre 2021 et 2030. "Le niveau futur de la production laitière française est sous l’influence de nombreux facteurs (économiques, sociaux, politiques, environnementaux, climatiques, …) et des collecteurs transformateurs qui, dans le cadre du basculement du régime des quotas à un régime de concurrence, impriment des dynamiques de plus en plus différentes sur le territoire", estiment les experts. 

(1) Résultat courant avant impôt (RCAI) par unité de travail agricole non salariée (UTANS) des exploitations laitières, calculé sur une moyenne pluriannuelle de onze ans, entre 2010 et 2020. Le revenu disponible est estimé à 18 100 €, une fois les cotisations sociales soustraites. 

(2) Projets intitulés Agr'Income - Hétérogénéité, déterminants et trajectoires du revenu des agriculteurs français. INRAE, Agrocampus Ouest, Vetagro Sup pour ministère de l’Agriculture et de l’alimentation et Structure et évolution des coûts de production en élevages laitiers. Idele, BTPL, Chambre d’agriculture des Pays de la Loire pour Cniel et FranceAgriMer.